La main des sourds

Noir, c’est noir

Un ex-professeur devenu réceptionniste et un mystérieux groupe de sourds-muets dans la Roumanie de Ceausescu. Entre humour et effroi, une méditation sur le pouvoir et la folie signée Norman Manea.

On a tort de résumer un individu à un seul costume, comme si l’identité n’était qu’une affaire de chiffons. Certes, le héros du dernier roman de Norman Manea* porte une chemise et un pantalon de velours noirs. “C’est ainsi que se présentait le professeur Anatol Dominic Vancea Voinov à son poste de réception-niste de l’hôtel TRANZIT” – notez les majuscules. “Son uniforme de travail, c’est un costume de deuil.” Il faut dire que Tolia (le surnom de cet enseignant viré de son poste) ne se remet pas de la mort de son père, décédé quarante ans plus tôt. “Suicidé ou peut-être trucidé, qui peut savoir, et à quoi bon.” Cynique et moqueur, notre homme va être intrigué par l’existence d’un groupe de sourds-muets, “l’association des souterrains, des sous-développés, des sous-entendus. L’Association du Silence, des Handicapés subordonnés.” Une métaphore des sujets du régime de Ceaucescu, située dans le Bucarest des années 1980 ? Le roman se réduirait-il à “un petit groupe de personnages, une petite histoire bouillant dans les chaudrons surchauffés de l’Histoire, dans la panade du massacre planétaire” ? Certains parallèles avec la Seconde Guerre mondiale valideraient cette hypothèse, mais ne cherchez pas pour autant dans L’enveloppe noire une parabole politique trop voyante. L’auteur du Retour du hooligan nous plonge en effet dans un univers kafkaïen, où tous les personnages, tous bizarres (y compris les chiens et chats), semblent s’épier les uns les autres – “ces figurants bariolés de la grande farce. Hommes, femmes, enfants, soldats, prêtres, vagabonds, paysans, prostituées, ministres, fossoyeurs, ingénieurs, poètes, masques et doublures, la grande armée muette des vaincus, dernières reliques de la vie normale”.

Dans un beau style, aussi singulier que son sujet, Manea fait glisser son récit dans une méditation, parfois un peu chaotique, sur la folie, le pouvoir et la mort. Mais quelques passages délirants s’avèrent de grands moments de littérature. Après l’attribution du Nobel à Herta Müller, les chances de l’écrivain roumain – aujourd’hui vivant aux Etats-Unis -d’être salué par les jurés de Stockholm semblent désormais bien faibles. Qu’importe : il existe des mondes parallèles où l’on saura reconnaître son talent. Ici et maintenant.

*On signalera par ailleurs la parution d’un formidable recueil de textes signés Manea, Les clowns. Le dictateur et l’artiste

Source : http://www.lexpress.fr © 01 Novembre 2009

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