La langue des signes

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Les sourds, dirait Vialatte, remontent à la plus haute Antiquité – mais lorsqu’on croise un petit groupe de jeunes gens qui gesticulent en riant, il faut songer que le système de signes qui leur permet de communiquer entre eux ne date pas de la nuit des temps. En réalité, la dénomination de ce langage des sourds, Langue des signes française – en sigle : LSF – n’est devenue officielle que depuis une loi de février 2005 ! Une disposition qui fait honneur à ce siècle à peine entamé.

Le premier système connu de communication entre sourds – et les sourds veulent absolument être appelés «sourds», et pas mielleusement «mal-entendants» ! – fut inventé au XVIe siècle par un moine espagnol nommé Pedro Ponce de Leon mais sa méthode disparut avec lui. En France, il fallut attendre que l’abbé de l’Épée (1712-1789) créât la première école pour sourds par «signes méthodiques» – un langage gestuel qui s’affina durant le XIXe siècle et se répandit dans toute l’Europe. Mais la IIIe République veillait ! Une et indivisible, soucieuse d’écarter tous les patois, elle interdit l’enseignement de la méthode en vertu d’un congrès de Milan tenu en 1880 par des bien-entendants qui, bien entendu, conclurent que les sourds n’avaient qu’à se faire nettoyer les oreilles ! L’interdiction dura jusqu’en 1991.

Qu’est-ce donc que la langue des signes ? «C’est une langue gestuelle, visuelle et non verbale», répondent les spécialistes, un véritable langage cohérent qui possède « sa propre grammaire et sa propre syntaxe». Ce que l’on appelle «signer», par un sens proche de l’étymologie, c’est communiquer à l’aide de la langue des signes, soit par un certain nombre de gestes codés, des doigts, de la main, du bras – un seul, ou plus souvent les deux à la fois. Certains signes évoquent simplement un trait de la chose à signifier : un chat s’indique en dessinant avec les doigts de longues moustaches, un lapin par deux doigts agités de chaque côté du front en signe d’oreilles. D’autres dérivent directement du mime : sourd se fait avec l’index allant de l’oreille aux lèvres ; livre avec le geste d’ouvrir simultanément les deux mains devant soi, comme un livre qui s’ouvre ; une moto par le geste de tenir un guidon tandis que la main droite « fait semblant » d’actionner la poignée des gaz… Mais la plupart sont des gestes symbolique codés, indéchiffrables si l’on ne connaît pas leur signification. Une jeune fille se signe en descendant l’index dressé le long de la joue, une femme par la main ouverte, doigts écartés, le pouce replié contre la paume faisant face à l’interlocuteur. Cependant le corps et le visage participent à l’expression : l’interrogation se marque par les sourcils relevés, la désapprobation par les sourcils froncés, etc. « C’est tout un petit théâtre qui est mis en jeu », me confie Maya Pétérelle qui fait mon initiation, «une sorte de miniscène où la personne fait tout ». Il faut donner de soi, ce qui fait dire aux « signeurs » qu’il est plus difficile de mentir en langue des signes qu’en langage parlé… Quant à la syntaxe, elle diffère de celle des langues ordinaires dans la mesure où elle suit une logique visuelle – on situe le décor en premier, puis les personnages, puis l’action. « Un lapin traverse la route» va se découper ainsi : on signe d’abord la route, en évoquant deux traits parallèles, puis le lapin (petites oreilles), et enfin «traverser» – ce qui s’entend «La route un lapin traverse».

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la langue des signes n’est pas internationale ; il existe une langue des signes britannique (BSL), une espagnole (LSE), ainsi de suite – les experts en recensent jusqu’à 121. Par exemple en France « Je t’aime» se signe avec une main ouverte qui monte devant la poitrine et vient s’épanouir devant soi, en offrande. Ce qui signifie en quelque sorte : «Je t’offre mon cœur», accompagné d’une mimique la plus enamourée possible… Aux États-Unis le «Je t’aime» se fait en repliant les deux avant-bras croisés devant la poitrine, mains fermées, dans un geste de tendre embrassement : «Je te serre sur mon cœur ». Deux mentalités, deux philosophies amoureuses.

En tout cas, il est un signe que tout le monde emploie partout et auquel on ne saurait faire la sourde oreille, c’est le pouce levé, point fermé devant soi qui veut dire en tout lieu : «Magnifique ! Ça marche !» ou simplement «Super !».

Voyage dans le monde des sourds et des signes, de Monica Companys, Éditions Monica Companys, Anger 2008.

Source : http://www.lefigaro.fr © 24 Septembre 2009 à France

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