Moi, Aurélie, sourde âgée de 20 ans…

Je me suis envolée en Inde pour 88 jours, grâce à la Bourse de Voyage Zellidja, pour découvrir la vie des sourds Indiens. «Sourd(e)», d’après le dictionnaire MediaDico, veut dire: qui n’entend pas, qui entend mal. En Inde, ils seraient 30 millions.

Ce chiffre correspond à toutes les personnes : devenus sourds, sourds légers, sourds signeurs… La plupart d’entre eux utilisent la langue des signes (LS). C’est une langue visuelle qu’on exprime avec les mains et des expressions du visage.
Comment cette langue est-elle utilisée dans des écoles et par des familles ? Est-elle bien acceptée ? Est-elle vitale pour des Sourds ?
Dans les rues indiennes, on observe beaucoup de personnes handicapées, soit elles sont aveugles, soit elles boitent, soit elles rampent, soit elles ont leur bras malformé… Des passants n’y font pas attention mais quand ces derniers voient des Sourds signer, ils ont de gros yeux comme s’ils l’ont jamais vu, et parfois ces Sourds se font moquer !

Le choix des parents
Bien qu’en Inde, il existe 23 langues officielles, la Langue des Signes Indienne (ISL) n’en fait pas partie.
Pour réussir sa vie, il est nécessaire de réussir ses études. Les Sourds comme les Entendants suivent la scolarité à partir de leurs 4 ans. Dans la plupart des écoles pour Sourds, des professeurs enseignent en orale, et parfois un peu de gestuel. Des Sourds profonds ont du mal à comprendre les cours, et par conséquent, ils savent peu de choses sur les cours, et sur la syntaxe.
Pourquoi on n’utilise pas la LS en cours ? Des professeurs disent que pour que des élèves puissent mieux s’intégrer dans la société, mais aussi que « c’est le choix des parents ». En effet, quand des parents apprennent que leur enfant est sourd, ils vont voir le médecin. Ce dernier leur conseille : « des appareils auditifs corrects et convenables le plus tôt possible » et l’oralisation à l’enfant. Selon lui, l’enfant « diminuerait ses capacités de parler » si on ajoute la LS. Bien que la LS soit la langue des Sourds, on essaie de l’éviter car pour le médecin, « la langue des signes est difficile » pour les Entendants.

Alors, des jeunes Sourds grandissent dans des classes précoces oralistes comme dans l’institut Ali Yavar Jung National Insitute for Hearing Handicapped (NIHH), ensuite dans des classes maternelles et dans toute la scolarité oraliste en général.
Alors beaucoup d’élèves ne comprennent pas tous les cours, ils suivent un peu mieux quand un professeur utilise quelques mots avec des gestes. Beaucoup d’élèves ont du mal à créer des phrases corrects.
Quand leur scolarité est terminée, ils doivent trouver du travail pour avoir une vie autonome. Or pour y entrer, il faut faire un test à l’écrit en Anglais ou en langage de la région indienne. Des Sourds qui n’ont pas acquis la grammaire n’arrivent pas à réussir ce test. Ce qui implique que des Sourds ne peuvent pas travailler !
Il existe une solution pour leur réapprendre la grammaire : des instituts comme Deaf-Way, ou un groupe travaillant dans NIHH permettent de former des Sourds en échec scolaire la langue écrite. Ces cours sont faits par des adultes Sourds qui ont réussi leur scolarité, et ils enseignent en LS. Grâce à cela, des Sourds en échec scolaire peuvent enfin réussir leur test, et ainsi entrer dans le monde du travail. Ils peuvent aussi devenir des professeurs de langue pour des jeunes Sourds. Ces établissements donnent aussi des cours sur l’architecture, sur l’utilisation de certains logiciels, de la machine à écrire…

Le poids du religieux
Non seulement la LS permet la réussite aux Sourds, mais aussi elle les attire. Il existe plusieurs religions différentes en Inde : l’Hindouisme, l’Islam, le Sikhisme, le Bouddhisme, le Jaïnisme, le Christianisme, le Judaïsme et le Zoroastrisme. Mais aussi un enseignement de la Bible en LS ! Cet enseignement, appelé la Classe Morale, consiste à expliquer ce qu’est la Bible et son histoire, Dieu et Jésus-Christ. Il est fait par des formateurs Sourds, des pratiquants sont aussi Sourds mais ils ne sont pas forcément des chrétiens ! Ils sont pour la majorité des Hindous, mais ces pratiquants suivent ce cours avec passion. Ils ont la foi en Dieu et en Jésus-Christ. Ils viennent tous les dimanches.
Comment ces Sourds ont-ils une foi en Jésus-Christ alors que leur famille a une autre religion ? Quand ces Sourds sont petits, leurs parents leur ne racontent pas l’Histoire de leur religion complète et de façon compréhensible. Ils leur demandent de prier, faire des tels gestes, de manger quelque chose pour leur religion. Bien que ces Sourds ne comprennent pas pourquoi, ils le font quand même. Un pratiquant explique : « La règle du Hindou est lourde, mes parents me disent qu’il faut faire ça, ça et ça ».
Alors quand ces sourds découvrent pour la première fois un enseignement en LS sur Jésus, ils se sentent attirés et ils comprennent enfin mieux la religion : la Bible, Dieu et Jésus. Ils découvrent que Jésus les aime. Il y a plus de chance qu’ils deviennent fidèles.
Quand leur famille apprend que leur enfant préfère Jésus à leur propre religion, il peut avoir de vives réactions : des crises de colères, des pleurs, la famille peut même essayer d’empêcher leur enfant d’aller à la Classe Morale. Cela se passe souvent auparavant.
Aujourd’hui, des enseignements conseillent aux fidèles de continuer à vivre normalement avec la religion de leur famille. Ces fidèles peuvent venir tous les dimanches, ils gardent ainsi Jésus dans leur cœur.
Cela signifie que pour des pratiquants, le plus important est de rester fidèle à Jésus, c’est la LS qui leur a permis de comprendre Jésus, et de L’aimer.

Des mains et des yeux
Cependant, la Classe Morale n’est pas toujours appréciée par des Sourds. Elle est aussi critiquée : « C’est une secte car elle demande de l’argent ». Mais des pratiquants disent : « On peut donner 10 % du salaire, mais on est libre de refuser ». Mais s’ils donnent cet argent, ils seront bénis, ce serait donc difficile pour eux de refuser à offrir ce montant ! Cet argent devrait servir pour aider des personnes pauvres, acheter des matériels… C’est un peu comme la « Tsedaka » chez les juifs.
On peut constater que lorsqu’on essaie de négliger la LS, on risque de découvrir que la vie des Sourds n’est pas comme on le voulait.
Dans le monde des Entendants, on dit que des personnes sans ouïe sont des handicapés. Mais dans le monde des Sourds, pour être «normal », il faut avoir des mains et des yeux pour pouvoir utiliser la LS. Or, un Sourd-Aveugle de 30 ans, Pradip, vivant à Mumbai, parle en LS ! Avec ses deux mains, il s’exprime normalement comme les autres Sourds. Mais il n’a pas de vue, il doit poser ses mains sur ceux de son interlocuteur pour l’écouter. Il n’a pas besoin de toucher la forme de chaque doigt, et non plus l’interlocuteur n’a pas besoin de signer plus lentement. Pradip comprend tout ce qu’on lui dit.
Tous les jours, il prend le train tout seul, de chez lui jusqu’à son travail. Il est enseignant en informatique pour des jeunes élèves Sourds-Aveugles dans l’institut Helen Keller. Dans cet institut, il oralise pour communiquer avec d’autres professionnels. Mais en dehors, il opte pour l’écriture, il commence par écrire : « Je suis Sourd-Aveugle » pour faire comprendre à celui qui le lit qu’il est inutile de lui répondre.

Epanouissement
Pour exprimer sa pensée, il est nécessaire d’avoir des mains. Et pourtant, à Bhilai où vit un jeune Sourd-sans-Bras qui parle en LS ! Il se nomme Goukaran, il a une vue donc il peut écouter ce que les personnes lui disent, mais il utilise ses pieds pour s’exprimer ! Ses pieds sont d’une souplesse incroyable, ses interlocuteurs le comprennent bien ! Il est capable de communiquer en restant debout, il lui suffit de se tenir d’un pied et de signer avec l’autre. Il peut aussi se débrouiller pour manger, se raser, ranger des affaires, cliquer sur la télécommande, un interrupteur… avec l’un de ses pieds. Il a réussi sa scolarité, et en ce moment, il étudie l’informatique.
On voit que la LS leur permet de vivre normalement, à leur façon : ils sont épanouis. Des Sourds qui travaillent dans le monde des Entendants, ou qui vivent avec des familles entendantes ont besoin de d’aller rencontrer d’autres Sourds pour parler des nouvelles, s’ouvrir au monde, s’épanouir, s’échanger en LS. Des associations réunissent des Sourds en leur proposant des activités, ou des conférences. Non seulement, on cherche à éviter des Sourds de signer durant leur enfance, mais aussi ils ne peuvent pas passer le permis de conduire à cause de la loi. Il existe aussi un couvent qui accueille des femmes Sourdes à coudre des saris : leurs parents ne les croyant pas capable de se débrouiller pour vivre les a placées dans ce couvent. Deux associations nationales, All India Federation of the Deaf (AIFD) et National Association of the Deaf (NAD), continuent à se battre pour améliorer la vie des Sourds. Et, en parallèle, des institutions offrent des cours de LS aux Entendants.

Source : http://voyages.liberation.fr © 24 Juin 2008

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