Des sourds en colère défendent la langue des signes

La grève de la faim a cessé, mais la mobilisation se poursuit. Pendant trois jours et deux nuits de juin, cinq sourds ont cessé de s’alimenter. Devant l’Institut national des jeunes sourds, situé au 254 de la rue Saint- Jacques à Paris, le trottoir occupé n’a pas désempli : discussions à bâtons rompus, banderoles en tissu, affichettes en forme de slogan, tee-shirts à la vente. Les mains dessinent dans l’air des mots, des phrases, une grammaire, des argumentaires. Les corps s’animent. Leur principale revendication : l’enseignement de la «LSF», la langue des signes française, «partout sur le territoire». Mercredi 11 juin, les grévistes, perchés sur une table faisant office d’estrade, expliquent, chacun à leur tour,

pourquoi ils ont décidé de recommencer à s’alimenter. Ils ont été sensibles aux promesses faites la veille par Nicolas Sarkozy, lors de la conférence sur le handicap : des centres relais téléphoniques seront créés à partir de 2009 pour assurer une traduction simultanée en langue des signes et un sous-titrage des conversations ; les programmes de télévision diffusés dans les lieux publics devront être sous-titrés ; les enfants sourds, enfin, auront «les moyens de suivre une scolarité dans le respect du choix de leur mode de communication». Ils ont aussi jugé positive l’annonce du ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos : la langue des signes va être enseignée «à partir de la rentrée prochaine» en primaire et en maternelle dans un «certain nombre de sites». «Nous avons gagné une bataille, mais nous n’avons pas gagné la guerre», lance le plus jeune des ex-grévistes, Eric Daloz. Il s’exprime, comme tous les autres, exclusivement en langue des signes, et c’est un interprète qui traduit aux «entendants». L’enjeu est identitaire et culturel : leur langue disparaît car elle est trop rarement enseignée dans les établissements spécialisés. L’oralisme, associé presque systématiquement à l’implant d’un appareil auditif transmettant les ondes sonores (implant cochléaire), est souvent prôné comme la meilleure solution par les médecins. Dans les écoles, les cours se font principalement à l’oral : les élèves sont obligés de lire sur les lèvres et doivent s’efforcer de parler, ce qui leur demande de sérieux efforts de concentration et d’adaptation pour des résultats pas toujours concluants. A de rares exceptions près, la langue des signes est réservée aux discussions entre amis et, dans le meilleur des cas en famille, pour ceux qui ont la chance, disentils, d’avoir des parents sourds.

Une école inadaptée, des sourds sous-qualifiés
Selon l’association OSS-2007, pour Opération de sauvegarde des sourds, à l’origine de la mobilisation, les conséquences de cette situation sont «catastrophiques». Agé de 25 ans, Eric Daloz est né sourd, de parents sourds : «Depuis l’enfance, à l’école, on m’a forcé à oraliser. Mais cela n’a servi à rien. J’étais mal à l’aise, je ne suivais pas tout. Les orthophonistes, j’en ai vu un certain nombre. Ils nous mettaient des objets dans la bouche pour prononcer certaines lettres, comme le K. Il y avait aussi les entretiens avec les psychologues, comme si on était des malades ! Je n’avais pas besoin de psychologues, j’avais besoin de comprendre ce qu’on me disait, c’est tout !» «J’ai eu beaucoup de blocage pendant mon parcours scolaire, ajoute-t-il. J’ai dû étudier les circuits électroniques, alors que je voulais étudier les arts. Je ne faisais que suivre les choix qu’on faisait à ma place. J’ai trouvé un CDD chez Alsthom, mais ce n’était pas adapté. Aujourd’hui, j’ai envie d’apprendre la photo et de faire enfin ce pour quoi je suis fait.» Devenu directeur d’une association à la Réunion, Pascal Smith, en costume sombre, a échappé au destin qu’on lui réservait : «Enfant, j’ai beaucoup souffert. A l’école, on n’était pas valorisés, on devait faire des métiers pour sourds. Pour les garçons, c’était peintre, carreleur, plombier, menuisier, cordonnier ou ajusteur. Pour les filles, c’était couture ou ménage. On nous faisait comprendre qu’on était des personnes à soigner, plus exactement des oreilles à réparer.» Il rappelle les rares statistiques disponibles sur les personnes sourdes, signe d’une invisibilité institutionnalisée – 111.000 personnes seraient atteintes de déficience auditive «profonde», dont 80.000 pratiqueraient la LSF, et 372.000 de déficience auditive «sévère». Résultats : 80% d’illettrisme, 3 à 5% de bacheliers, 30 à 40% de chômeurs, «la majorité d’entre nous est sous-qualifiée, les évolutions de carrière sont très limitées», égrène Pascal Smith, lui aussi né sourd de parents sourds. Tous les deux font de la LSF le fondement de leur citoyenneté et revendiquent l’idée d’une minorité sourde, «un peu à la manière des Basques, des Bretons ou des Corses». C’est pour cela qu’ils s’écrivent avec un S majuscule. «En perdant notre langue, notre langue maternelle, on perd notre culture, notre histoire, notre patrimoine. Notre langue, c’est notre lieu d’épanouissement, notre unique moyen de nous faire comprendre à 100%. Certes, cela suppose qu’il y ait un interprète lorsque l’on parle avec des entendants, mais les sourds qui oralisent, ils ne se font jamais comprendre à 100%.» Avec l’oral, disent-ils, ils restent dans un entre-deux qui les placent en situation constante d’inadaptation par rapport au reste de la société et, qui plus est, les empêche de maîtriser à fond leur propre langue. D’où ce sentiment de perdre sur les deux tableaux.

Sous couvert d’«intégration», une exclusion
La reconnaissance de la langue des signes, diffusée par l’abbé de l’Epée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, s’est fait attendre : en 1991, la loi Fabius prône le libre choix des parents entre une éducation bilingue (LSF et français écrit) et une éducation oraliste. La loi du 11 février 2005 (pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées) confère à la LSF le statut de langue à part entière. Mais, l’association juge que ces avancées législatives n’ont pas été suivies d’effets : «Cette reconnaissance inscrite dans les textes ne se traduit pas dans la pratique par l’obligation de l’enseignement et le développement des lieux d’usage de cette langue notamment pour les enfants Sourds. En effet, la politique de l’intégration scolaire dans le milieu entendant [qui s’est répandue à partir du milieu des années 1970] en écarte un nombre croissant d’enfants et les empêche de s’épanouir dans un environnement linguistique approprié à leurs capacités perceptives et communicationnelles. Au nom d’un désir légitime d’intégration sociale, cette pratique les place dans une situation constante d’efforts qui constitue une ʻdésintégration’ identitaire », écrit le porte-parole d’OSS-2007, Patrick Belissen, dans une lettre ouverte au président de la République datée du 9 mai 2008. Selon Pascal Smith, sur 16.000 enfants sourds, une centaine seulement bénéficierait d’un enseignement en LSF. Au-delà de l’apprentissage de la langue elle-même, l’association revendique en effet son utilisation pour les autres cours (français, histoire, géographie, etc.) et demande le recrutement d’enseignants sourds, car, regrette-t-elle, le corps professoral est majoritairement constitué d’entendants, pas suffisamment formés à la langue des signes.

La Suède, citée en exemple
D’autres pays ont fait des choix différents. Souvent citée en exemple, la Suède propose un système d’éducation bilingue. Les interprètes y sont nombreux et qualifiés, les élèves entendants peuvent choisir la langue des signes comme deuxième langue vivante et les parents d’enfants sourds connaissent presque tous la langue des signes. Au final, les différences aux examens et dans l’accès à l’emploi sont minimes. Aux Etats-Unis, les cours de l’université Gallaudet à Washington se donnent en langue des signes. Un premier pas, néanmoins, vient d’être effectué en France : pour la première fois cette année, des candidats au baccalauréat ont pu passer une épreuve en langue des signes. Environ 200 candidats, pas tous sourds, se sont présentés. Parmi eux, les enfants de Brigitte Pelletier, l’une des ex-grévistes de la faim.

Source : http://www.mediapart.fr © 13/06/2008 à Paris (France)

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