La main des sourds

Maroc : Les SMS ou le nouveau langage des signes

«Slt tu va bien trankil la forme même pas 1pi msg sinan tu fait koi 2bo ba va si rpd bisoux». Comme toujours, pour qui n’est plus tout à fait «djeun», il n’existe pas d’autre choix pour
interpréter de tels SMS que de mobiliser cette opération pour le moins paradoxale : décoder un message de langue française en langue française.

Comme toujours, ce qui est fascinant avec le «langage SMS», c’est sa très forte codification morphologique, lexicale en particulier. Il s’agit d’une Parole (au sens saussurien du terme, soit l’arrangement individuel des signes d’une langue) aux possibilités combinatoires très pauvres : lexique digne d’un savoir linguistique de mainate, emploi obligatoire de morphèmes recomposés, réduits à la phonétisation, aux rébus typographiques et aux abréviations défiant l’orthographe («slt», «trankil», «msg», «sinan», «2bo» etc. – il faut bien noter que c’est le recours exigé à cette lexicographie mutilée et/ou condensée qui, en grande partie, ferme la porte à bon nombre de lexies – termes et expressions – qu’il serait difficile de «raccourcir»), inutilité de la ponctuation (phraséologie de bébé), sécheresse sémantique du message (il s’agit grosso modo de savoir «comment tu vas?» et «pourquoi tu m’as pas écris?»).
On vous dira, à tort, que le SMS coûte de l’argent et que, partant, il faut le raccourcir, qu’il faut créer un maximum de sens (lequel est toujours indigent) en un minimum de morphèmes (lesquels sont, comme on vient de le voir, combinés en toute fantaisie, quitte à recourir à la phonétique des chiffres : ex : «t s1pas»).
Le SMS cité ci-dessus comporte 67 lettres, 2 chiffres et 20 blancs typographiques, soit 89 caractères facturables. On peut donc rédiger avec le même nombre d’unités : «Comment vas-tu? Bien? Je n’ai pas de nouvelles de toi. Que fais-tu ? Ecris-moi. Bisous».
Outre l’effort supplémentaire que requiert le maniement de la langue française «orthodoxe», la raison d’être du langage SMS (langue heurtée, collision de signes, phrases en carambolage) se situe sur le plan de la contestation du monde adulte, de la langue officielle, de la grammaire, du dictionnaire. Le français épistolaire d’Internet et du téléphone portable, c’est la sphère du non-droit, de rejet de tout classicisme.
Et pourtant, en tant que système secondaire de signes nés à partir de la langue (française ou autre) où le dénuement des combinaisons discursives est patent, le langage SMSs’apparente à un puissant discours de pouvoir et, partant, inévitablement, d’aliénation. Cette domination du code grégaire, ce conformisme de la jeunesse est, sous ses atours contestataires, évidemment non perçue comme tel en tant qu’élément de socialisation des jeunes entre eux.
Mais pourquoi diable s’en prendre à la langue? Parce qu’elle symbolise l’institution, le monde du travail, l’école «qui ne mène à rien»? Ou l’usage moutonnier du SMS n’est-il qu’une simple mode, irréfléchie, adoptée par «nouveauté»? Il semble en tout cas que la langue abrutie («écris-moi mal pour que je te comprenne bien») s’inscrit dans un conformisme mâtiné de jeunisme et de superficialité tout contemporain, autrement dit : d’un laxisme. Alors, bisous et à +.

Source : http://fr.allafrica.com © – 06/11/2007

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