L’accès à l’emploi, premier handicap des handicapés

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Stéphanie Quintin est malentendante. Elle ne quitte pas du regard les lèvres du recruteur venu s’asseoir à sa table pour douze minutes. C’est son troisième entretien de l’après-midi, au milieu de vingt autres candidats, tous handicapés. Sa deuxième participation à un job dating, rendez-vous d’emploi organisé par l’Adapt, l’association pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées. Moins d’un quart d’heure pour faire ses preuves, cela avait déjà suffi en novembre dernier à cette jeune femme de 28 ans pour décrocher un CDD.

Titulaire d’un bac+4 en droit de la protection sociale, Stéphanie ne peut pas compter sur le téléphone pour persuader un employeur de la recevoir en entretien. A quelques semaines de la fin de son contrat, elle ne voulait pas manquer cette nouvelle session, le 19 juin à Cergy, dans les locaux du conseil général du Val-d’Oise, en présence d’une vingtaine d’entreprises. « Face à un recruteur, je peux convaincre de ma capacité à occuper des postes à responsabilités », explique-t-elle.

Frédéric Etifier, lui, passe aisément le barrage du téléphone. Voix posée, ton dynamique. Ce conseiller clientèle décroche des entretiens d’embauche. Ça se gâte lorsqu’il se présente devant un employeur. « Je sens poindre un fond de gêne, raconte cet homme de 35 ans handicapé par une polyarthrite rhumatoïde, une maladie des articulations. Ici, ce n’est pas pareil. Les employeurs sont déjà préparés à recruter des handicapés. Ils nous rencontrent et ils peuvent constater que nous ne sommes pas atteints d’un handicap lourd qui ne nous permettrait pas d’exercer un métier. » Ce jour-là, bien malin en effet celui qui pouvait deviner les handicaps des participants. Au cocktail qui clôt toujours les job dating, difficile même de distinguer les candidats des recruteurs en pleine conversation. « Les Français méconnaissent le handicap. Les personnes en fauteuil ne représentent que 3 % des handicapés », souligne Jacques Augustin, directeur général de l’Adapt.

Stéphane Grosberg est l’exemple même du « handicapé invisible ». Bel homme, allure sportive et repartie brillante, ce père de trois enfants a impressionné ses interlocuteurs. Ancien directeur financier d’une multinationale, il gagnait 140 000 euros par an jusqu’à ce qu’un double infarctus cérébral le fauche. « J’ai récupéré mais j’ai des coups de pompe, je ne peux plus travailler 80 heures par semaine, mais 50 heures », dit-il. Comme il se refuse à cacher son handicap, il a le sentiment que les cabinets de recrutement évincent sa candidature. « Dans deux mois, je suis en fin de droits ».

« C’est un problème de mentalités, reconnaît une chargée du recrutement d’une grande entreprise, qui préfère garder l’anonymat. Pour beaucoup de dirigeants, handicap rime encore avec inapte ou au mieux caritatif ». A Cergy, ce jour-là, les entreprises qui ont fait le déplacement ont une démarche citoyenne. Elles sont pourtant loin de satisfaire à l’obligation légale d’employer 6 % de travailleurs handicapés parmi leurs effectifs. « Une des principales difficultés que nous rencontrons c’est d’identifier les personnes handicapées parmi les nombreuses candidatures que nous recevons. Le réflexe du candidat, c’est d’occulter son handicap sur le CV », déplore Frédéric Dannecker, responsable du recrutement à la GMF.

Permettre aux recruteurs de rencontrer des personnes handicapées, c’est une des raisons qui ont poussé l’Adapt à multiplier ces sessions de rendez-vous. « Pour simplifier la rencontre, nous coachons les candidats. Ils doivent être capables de rassurer les recruteurs », explique Valérie Paparelle, directrice de l’Adapt Val-d’Oise. Florent Lacourt, seul participant en fauteuil à la session du 19 juin, a bien enregistré la leçon. Ce détenteur d’un master de droit public déculpabilise ses interlocuteurs : « Il est normal qu’une entreprise se pose des questions sur l’investissement que supposent l’embauche d’un travailleur en fauteuil et le retour sur cet investissement. C’est à moi de faire valoir mes compétences et ma valeur ajoutée. »

Avec quinze sessions organisées tous les ans depuis 2003, on pourrait croire que l’Adapt court après les entreprises, qui participent au financement des job dating à hauteur de 300 euros chacune. « Elles ne se font pas prier pour venir parce qu’elles trouvent des profils qui correspondent à leurs besoins », assure Valérie Paparelle. Ce que confirme Sandrine Bourdier, chargée du recrutement d’une filiale de Cap Gemini : « Je viens chercher des compétences, pas forcément des personnes handicapées. Nous sommes sur un marché tendu où les bons profils manquent. » Selon l’Adapt, 65 % des candidats seront convoqués à un second entretien, à l’issue duquel 50 % d’entre eux seront embauchés dans les six mois. La formule est tellement concluante que l’Adapt a décidé de déposer la marque Job Dating, pour préserver son savoir-faire.

Source : http://www.lemonde.fr © 27/06/2007

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