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L’exploit d’un étudiant sourd

« Pour mon avenir, je voulais un diplôme »

L’Université peut être fière de compter le premier sourd réunionnais à avoir obtenu une Licence (de physique EEA) et qui plus est avec mention. Un bel encouragement pour les porteurs de handicap.
L’Université peut être fière de compter le premier sourd réunionnais à avoir obtenu une Licence (de physique EEA) et qui plus est avec mention. Un bel encouragement pour les porteurs de handicap.

Bertrand Grondin est le premier étudiant sourd de La Réunion a avoir obtenu, la semaine dernière, sa Licence. Il a suivi tous ses cours sans interprète et a vu ses efforts récompensés d’une mention assez bien. Une performance hors norme à l’image de la volonté farouche de ce jeune homme qui a travaillé très dur pour atteindre son objectif. Une belle leçon de courage que nous offre ce méritant Réunionnais de 22 ans.

Après ses deux années de BTS, Bertrand aurait pu s’arrêter là, se satisfaire déjà de son parcours, sachant que l’Université ne lui offrait pas les outils pour le conduire à la réussite. Mais cela aurait été sans compter sur la pugnacité de ce jeune homme, certes sourd, mais la tête bien en place, qui voulait décrocher un diplôme. Il a remporté son pari.

« Par rapport aux entendants, on est vraiment désavantagé »

Un pari qui n’était pas gagné d’avance. En BTS, il bénéficiait de 12 heures d’interprète par semaine, ce qui, selon lui, était suffisant, si ce n’est qu’en anglais, il devait se débrouiller seul. A l’Université par contre, – temple des savoirs qui méconnaît pourtant celui de la langue des signes -, il a suivi tous ses cours de physique spécialités EEA (Electronique, Electrotechnique Automatiques) sans interprète, excepté le jour de l’examen. « Ça a été très dur, j’ai dû faire des efforts particuliers pour pouvoir réussir, confie Bertrand. J’ai retrouvé des étudiants qui étaient avec moi en BTS et qui ont accepté de m’aider, c’est ce qui m’a permis d’arriver à ce niveau-là. Mais par rapport aux entendants, on est vraiment désavantagé. Il faudrait que les étudiants sourds aient des interprètes pour pouvoir être plus à l’aise ». Un minimum effectivement : imaginez suivre des cours de littérature russe sans interprète !
Ses camarades de classe lui ont prêté leurs notes de cours que Bertrand a complétées par un important travail de recherche. Connaissant les programmes, il s’est documenté à la bibliothèque universitaire mais aussi sur Internet. Certains professeurs lui ont fourni parfois des photocopies de leurs cours, se sont montrés plus réceptifs à son handicap. « Certains essayaient de faire des efforts de communication, de m’aider à la fin des cours, mais d’autres devaient partir. C’est normal, ce ne sont pas des professeurs spécialisés », concède Bertrand qui comprend qu’accueillir un étudiant sourd était pour eux une expérience inhabituelle. Il cite Patrice, son professeur d’anglais, qui l’a particulièrement épaulé. « Il venait à ma rencontre, me donnait des explications par écrit, faisait aussi des efforts oraux. D’autres faisaient leurs cours pour tous, ils ne pouvaient intervenir pour moi tout seul ». Avec un interprète, la question ne se serait pas posée, et de toute façon, Bertrand était déterminé : « Pour mon avenir, je voulais un diplôme ». Il lui a fallu pour cela travailler deux fois plus que les autres mais aussi surmonter ses périodes de découragement, cette envie d’abandonner. C’est un peu notre Maud Fontenoy à nous qui a relevé un challenge à contre-courant.

« Les difficultés, on les surmonte »

Sa famille était à ses côtés pour l’encourager. Et puis, comme le dit Bertrand, « j’étais obligé de continuer pour mon avenir, pour ma vie personnelle ». Il y a pourtant une femme qui – bien qu’elle s’en défende, de peur qu’on n’attribue pas à Bertrand tout le mérite qui lui revient – a su trouver les mots justes. Brigitte Hoarau, Présidente de l’association Réso, traductrice du journal de RFO une fois par semaine en langue des signes, a su lui influer cette énergie et cette persévérance qui la caractérisent et qui font d’elle la porte-parole des sourds à La Réunion. Ils se rencontraient tous les samedis pour la présentation du journal à laquelle participe Bertrand. Elle a donc suivi son parcours, partagé ses moments de doute, l’invitant à ne pas baisser les bras, à garder confiance, à poursuivre ses efforts. Il n’a pas lâché prise lorsqu’il lui a fallu apprendre à traduire le Journal Télé en langue des signes, de la même façon, pour Brigitte, il ne devait pas sacrifier son ambition : « Les difficultés, on les surmonte ». Bertrand les a donc surmontées, faisant la fierté de ceux qui croyaient en lui. « Il s’est battu, il a réussi. Je suis très touchée car c’est une performance hors norme », réagit Brigitte, l’émotion aux bords des yeux alors qu’à ses côtés, la maman de Bertrand, « encore sur un nuage », ne réalise pas complètement l’exploit de son fils. « Mes enfants, ce sont mes cadeaux du ciel. Je suis heureuse et très, très, très, fière. Je dis justement aux autres parents de ne jamais baisser les bras, nos enfants sont comme les autres, ils ont juste besoin des moyens, d’être poussés, motivés ». Comme le rappellera encore Brigitte, s’agissant du soutien moral apporté à Bertrand : « Nous avons été complémentaires dans la démarche, c’est lui qui a fait le reste. Coup de chapeau pour Bertrand, le mérite lui revient entièrement. C’est toi le gagnant ! ».

« Donner aux personnes handicapées les moyens pour réussir »

Le jeune homme a aujourd’hui besoin de souffler un peu après cette année difficile et les autres épreuves propres à la vie d’un sourd qui l’ont précédé. Il n’envisage pas d’enchaîner sur un Master. « Si je dois continuer sans interprète, je préfère travailler, m’engager dans la vie professionnelle, explique-t-il. A la Faculté, il y a un seul Master de physique, mais pas dans ma spécialité. Il faudrait que j’aille en France pour continuer, mais je veux rester là ». La recherche d’un emploi n’est pas aujourd’hui épreuve à le décourager. Il a déjà envoyé CV et lettre de motivation à des entreprises qui lui ont conseillé de poursuivre ses recherches, et il poursuit. Ce passage à l’Université lui a permis de gagner en confiance et même de se rendre pour la première fois seul chez le docteur, comme le soulignera sa maman.
« Maintenant, les obstacles, je les surmonte », soutient Bertrand avec le sourire d’un conquérant. Et sa motivation déteint sur son frère, Guillaume, 16 ans, également sourd de naissance. « Mon frère veut être plus fort que moi, explique Bertrand. Je lui dis bravo, vas-y, j’espère même qu’il ira plus loin ». Bien sûr, Bertrand est aussi fier, à juste titre, de sa réussite. Une victoire personnelle mais aussi collective qu’il souhaite partager avec tous les autres sourds. « Mon objectif était de réussir, je suis donc content, mais j’espère surtout que cela sera un espoir pour les autres », confie-t-il. Et puisque la parole lui est offerte, puisque la question de l’égalité des chances face à l’éducation lui est posée, Bertrand s’adresse à ceux des décideurs qui ont les moyens d’agir pour que cette aspiration d’égalité soit effective. « Si je dois comparer les moyens accordés aux sourds et ceux aux malentendants, il y a effectivement le maximum d’aides pour les valides. Quand un professeur parle et qu’une personne qui entend ne comprend pas, elle lui demande de répéter. Nous, malentendants, nous avons besoin d’interprètes. Il faut respecter les personnes sourdes, il ne faut pas les discriminer, les mettre à l’écart. Il faut qu’on arrive à accepter le handicap des personnes, faire en sorte qu’il y ait des échanges et qu’on ait les mêmes moyens que les entendants. Il faut donner aux personnes handicapées les moyens pour réussir ».

La Réunion manque de professeurs spécialisés

« On s’est tellement battu pour tenter de faire changer les choses »

Bertrand n’a pas manqué de remercier tous ceux qui l’ont soutenu, adressant un « grand merci » à la députée Huguette Bello, toujours présente lorsque l’on a besoin d’elle. Comme en 2004, lorsqu’elle est intervenue auprès du préfet pour obtenir plus de moyens pour les collégiens qui voyaient réduire leurs heures d’interprète.

« Grand merci » à Huguette Bello

En 2004, Bertrand obtient son Baccalauréat, là encore avec mention assez bien, alors qu’en cours d’année, des heures d’interprète sont supprimées au détriment même de la réussite des élèves qui ont un examen important en fin d’année. La maman de Bertrand interpelle alors Brigitte Hoarau qui, à son tour, prend sa plume pour appeler les 5 députés de La Réunion à la rescousse. Sans surprise, Huguette Bello répond immédiatement présente. La députée reçoit d’abord l’ensemble des familles pour mieux cerner le problème, puis se tourne vers le préfet de l’époque qui débloque des fonds supplémentaires pour le Centre de La Ressource. La rentrée scolaire s’annonce et toujours rien. Huguette Bello et Brigitte Hoarau montent alors au créneau : familles, associations, élèves se retrouvent en octobre au Conseil général. Le temps qu’une formation de médiateur soit mise en place, des intervenants spécialisés du Centre accompagnent les élèves dans les classes. A la demande de Jennifer, RFO accepte même de libérer Brigitte pour traduire en classe ses cours d’économie et de physique jusqu’à ce qu’une solution d’accompagnement aboutisse.

Des raisons d’être en colère

Les médiateurs sont bien pour le collège, mais à partir du lycée, il faut des professeurs spécialisés, et La Réunion en manque cruellement. Pour poursuivre ses études, un élève sourd doit faire preuve d’une réelle volonté car rien n’est fait pour l’encourager à développer ses compétences. « Je suis heureuse, émue, confie Brigitte face à la réussite de Bertrand, mais une colère immense qui n’était plus là se réveille, alors que l’on sait tellement battu pour tenter de faire changer les choses. Je suis désolée, je n’en ai pas envie, mais ce n’est pas normal ». Les médiateurs scolaires ont les capacités d’intervenir dans les petites classes et au collège. Par contre, pour le lycée, il faut des professeurs spécialisés, des gens formés à la traduction des programmes assez lourds déjà. Mais ces professionnels manquent cruellement à La Réunion. Oui, il faudrait un institut de formation, mais ce n’est pas encore dans les projets. Peut-être faudrait-il déjà recenser de façon précise le nombre de personnes sourdes et déficientes auditives à La Réunion pour pouvoir leur apporter des réponses adaptées plutôt que de rassembler tout le monde sous l’étiquette handicap qui isole plus qu’elle ne fait avancer les choses.

Accessibilité à l’information

Les sourds : « citoyens de seconde zone »

Bertrand a voté pour les Législatives. Il a fait comme il le dit son devoir de citoyen, mais la Nation ne lui rend pas. Le CSA a mis en place des sous-titrages pour que les programmes des candidats nationaux à la Présidentielle soient reçus par les sourds, mais comme le rappelle justement Bertrand : « Tous les sourds ne savent pas lire, ils ne peuvent pas tout comprendre ». Seuls deux candidats, Dominique Voynet et Olivier Besancenot, avaient prévu une traduction simultanée en langue des signes. Localement, Brigitte a obtenu une page spéciale élection sur RFO. « On a eu un petit peu, merci RFO et France Télévision, mais pour des élections locales, il est important pour les sourds de savoir ce que nos représentants disent », rappelle-t-elle. « C’est pas citoyen du tout. Les sourds sont des citoyens de seconde zone. On dit merci pour de petites choses, mais on ne peut s’en contenter ». C’est jusqu’à sa mort que Brigitte poursuivra le combat pour que les sourds accèdent à l’information, l’ouverture essentielle, puis sur le reste des programmes. « Qu’on ne nous dise pas qu’il faut plus d’argent pour cela quand on en dépense bien à tort pour d’autres choses. Côté image, cœur et crédibilité, le service public ne peut qu’être gagnant ». Mandatée par les partenaires sociaux locaux pour suivre les négociations nationales sur le handicap, Brigitte (on peut lui faire confiance) ne lâchera pas la bride, sachant que les décideurs se trouvent là-bas.

Source : http://www.temoignages.re -18/06/2007 à La Réunion (France)

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