Le théâtre en un tour de mains

0

Mi-janvier ouvrait à Paris un théâtre entièrement conçu par et pour les personnes sourdes. Les spectacles, bien qu’en langue des signes, se veulent compréhensibles par tous. Présentation avec l’International Visual Theatre.

Quelques coups de peinture encore et il sera fin prêt. A deux rues de l’effervescente place Pigalle, dans le petit théâtre au fond de la cité Chaptal, des ouvriers s’affairent. Point de bonjour à l’entrée, juste un signe de la main, accompagné d’un large sourire. Sur le perron, Rachild Bénélhocine profite d’un rai de soleil, satisfait de pouvoir présenter l’International Visual Theatre (IVT), lieu unique où se clament haut et fort les idéaux de la culture sourde. Au départ appelé théâtre du Grand-Guignol, il devient l’école « de la rue Blanche » pour les apprentis comédiens. A nouveau abandonné, il est racheté en 2004 par la mairie de Paris, qui décide d’y installer l’IVT, ouvert depuis janvier seulement. Ici, la directrice prend les traits d’Emmanuelle Laborit, comédienne qui a reçu un Molière pour sa prestation dans Les enfants du silence en 1993. D’un simple mode d’expression, la langue des signes française (LSF) se fait activité créatrice. Voilà la nouveauté. « Les sourds sont souvent cantonnés à des emplois manuels. Les entreprises n’ont pas envie de s’embêter avec des traducteurs. De ce fait, le taux de chômage est très élevé. On doutait de notre capacité à interpréter de grands textes, croyant qu’on ne peut pas tout dire en LSF. En décembre dernier, on a joué Shakespeare et Beckett. Tout le texte était dit. »

A l’origine, le tout premier spectacle de la compagnie [] (Crochet fermé), joué au théâtre de Vincennes, leur ancien port d’attache, était uniquement réservé aux sourds, comme pour se prouver que c’est possible. Peut-être, mais pas souhaitable. Longtemps exclus, ils ne veulent pas reproduire le même topo. Un esprit de mixité plane alors sur l’IVT. Malentendants et entendants, un seul public. Drôle de dialogue que deux personnes qui parlent la même langue mais d’une façon différente, l’interprète sachant se faire oublier, comme un doublage de cinéma réussi. « On peut imaginer un spectacle dans les deux langues entre le français et la langue des signes car l’une n’interfère pas sur la compréhension de l’autre. Ce qui n’est pas possible avec deux langues orales. » Bénélhocine insiste sur le mot « langue ». La langue des signes n’a officiellement été reconnue qu’en 2005 avec la loi sur l’égalité des chances. « On nous compare souvent au mime, qui appartient à l’art. La LSF possède une syntaxe précise, une grammaire, qui diffère du système sujet-verbe-complément de l’oral et de l’écrit. » L’empressement de ses mains trahit son mécontentement.

« Entre un sourd et de la musique, il y a peut-être un peu de magie. »

Sourd, une identité qu’il défend, un qualificatif auquel il tient. « Si dans la presse par exemple, on écrit « Mr X, comédien » à la place de « Mr X, comédien sourd », on perd l’essence de ce que l’on est. » Se passer d’un sens pour en développer un autre. Un univers construit par le rythme, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Les vibrations frappent la poitrine. Un sourd n’entend pas mais ressent. « Entre un sourd et de la musique, il y a peut-être un peu de magie. » Une part d’inexplicable qui va prendre vie le soir-même, lors de la première de L’inouï Music-Hall. Une revue ou une troupe de comédiens sourds va interpréter les standards de la chanson française. Une curiosité, autant pour les spectateurs que pour Rachild. « Pour le spectacle, les auteurs ont choisi la chanson d’Edith Piaf Non, rien de rien. On me dit qu’elle a des trémolos dans la voix. J’ai besoin qu’on m’explique ce que c’est. » Immédiatement, la vibration des cordes vocales se transforme en vaguelette de la main s’étirant vers l’horizon. Tout ce qu’il n’a jamais entendu, Rachild essaie de se l’approprier, avec une curiosité inassouvie. Repousser les obstacles de la nature. Ecouter l’autre sans l’entendre. Ressentir sa musique intérieure. Explorer ses mouvements. Prendre tout ce qu’il donne, sans même qu’il s’en rende compte. L’entendant croit ne pas être compris par le sourd pourtant, il s’exprime sans paroles aussi. L’un comme l’autre s’apprivoisent, font les premiers pas et finissent par s’adapter. Pour Bénélhocine, ce théâtre, c’est « un pas de gagné, mais avec encore bien des combats à mener. »

Source : http://www.republicain-lorrain.fr © 01/04/2007 à France

Écrire un commentaire

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.