La main des sourds

La langue des signes pour étouffer l’ignorance

Une des leçons politiques du 21 avril 2002 : le manque de savoir profite aux extrêmes. C’est pourquoi Nacéra Benyounès, une Lavalloise entendante, a appris… le langage des sourds.

« Je me sentais, moi, handicapée devant des valides. » Nous sommes en avril 2002, en pleine période électorale pour la présidentielle. Au cours d’une soirée à Laval, Nacéra Benyounès rencontre des sourds. Eux s’expriment avec les mains. Elle voit des visages s’ouvrir sans un mot, des doigts dessiner des figures étranges. Eux cherchent à se faire comprendre, elle veut comprendre. « Mais on ne pouvait pas communiquer. » C’est alors qu’une interprète lui permet d’accéder au langage des signes. Et les malentendants ont beaucoup de choses à lui apprendre. Leur souffrance surtout, leur isolement. « Ils disaient : les politiciens nous oublient, on ne parle jamais de nous. » C’est un peu pour y remédier qu’elle décide alors… d’apprendre la langue des signes.

Nacéra Benyounès est Française née en Algérie. D’un père « qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui a poussé ses enfants à faire des études ». Elle est bien placée pour savoir à qui profite le manque de connaissances. Maîtriser cette langue et la traduire aux entendants, c’est combattre cette dangereuse ignorance. « À mon niveau », ajoute-t-elle modestement. « C’est une langue très riche »

À l’époque, les sourds manquent d’informations, les interprètes sont rares. Plus facilement encore que chez les valides, c’est souvent l’apparence des candidats qui conduit le vote. « Je me suis inquiétée. Car, si on regarde Le Pen, on voit un homme avec un visage très expressif, qui parle beaucoup avec les mains. » Bien sûr, elle ne dit surtout pas que les malentendants votent Le Pen. « Pas plus que les autres, mais le risque est là. » Cinq ans plus tard, beaucoup de choses ont changé. « Les sourds ont maintenant accès à beaucoup plus d’informations. Et les politiques qui se déplacent en province sont souvent accompagnés d’un interprète en meeting. » Elle-même traduit la langue des signes à Laval lors des festivités ou des cérémonies officielles. « Je traduis seulement. Je ne dis jamais pour qui il faut voter. Ce n’est pas mon rôle, je dois rester neutre. »

Membre de l’Association des sourds de Mayenne et de Laval, Nacéra enseigne aussi cette langue aux jeunes dans un lycée de Château-Gontier. « C’est une langue très riche. On peut raconter beaucoup de choses avec. Même si la grammaire est différente selon les pays, on se fait comprendre facilement, jusqu’en Chine. » Et elle milite pour que sourds et entendants communiquent mieux ensemble. « Il faut parler en face et se regarder dans les yeux. Beaucoup savent lire sur les lèvres et le visage. » Et pourquoi les entendants n’apprendraient-ils pas à l’école des rudiments de la langue des signes ? Elle fait le signe de la paix. « C’est simple, non ? »

Source : http://www.maville.com – 16/04/2007 à Laval (France)

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