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Le coureur d’obstacles

Tamer Bahaa, 42 ans, est président de l’association des sourds en Egypte, mais il est aussi et surtout un battant qui fait tout pour briser la muraille du silence. Il est l’auteur du premier dictionnaire arabe unifiant le langage des signes.

 

 

Tamer bahaa a réussi à rompre le mur du silence.

« Il est du genre à ne pas connaître l’impossible. Une personne qui n’accepte jamais les faits accomplis. Il est prêt à tout faire pour lutter contre les injustices. Un véritable entrepreneur social qui introduit souvent de nouvelles conceptions. Les statistiques confirment que le nombre des entrepreneurs comme lui ne dépasse pas le un sur un million », explique la sociologue Imane Beibars, présidente de l’association Ashoka pour le soutien de l’œuvre sociale, et qui a choisi Bahaa comme l’un de ses 18 membres.

En dépit d’un visage calme et d’un sourire quasi permanent, c’est un homme à poigne. Il refuse catégoriquement d’être décrit comme un sourd-muet, disant que partout dans le monde, c’est la surdité qui vient en premier lieu avant le mutisme. « Ces derniers temps, on se contente de nous désigner comme les sourds, arrêtant l’appellation de muets ».

Une ambiance de gaieté et de dynamisme règne sur son lieu de travail où il a pu nouer de profondes amitiés avec ses collègues. Son silence ne l’a jamais empêché de s’intégrer. Il a même appris le langage des signes à ses amis. Penché sur son ordinateur, ce président du secteur de l’architecture dans une entreprise pétrolière est absorbé par le travail. Il a une journée surchargée, sans compter ses préoccupations au sein de son ONG, l’association nationale de la surdité présentant ses services à plus de 500 personnes. D’ailleurs, il a dû mener une véritable bataille pour que celle-ci voie le jour.

Par expérience, Tamer Bahaa s’est rendu compte que le langage des signes diffère d’un traducteur à l’autre. Du coup, les sourds-muets égyptiens et arabes n’avaient pas un langage commun à proprement dire. Certains d’entre eux terminaient le cycle primaire sans pour autant parvenir à lire et à écrire correctement à défaut de ne pas pouvoir communiquer avec leur entourage. Il fallait alors faire le tour des cafés où se réunissent ses homologues pour collecter les dons nécessaires à la fondation d’une ONG œuvrant à l’intégration sociale de cette catégorie marginalisée. Une fois à la tête de cette ONG, Bahaa a réussi à élaborer le premier dictionnaire unifiant le code de la communication parmi les sourds d’Egypte, comptant plus de deux millions de personnes. Bahaa précise que le chemin n’a jamais été pavé de roses. Il fallait trouver des locaux, et l’argent lui faisait nettement défaut. Tous ces détails nous proviennent par l’intermédiaire de son collègue Khaled à qui il a appris le langage des signes. Parfois aussi, c’était à sa traductrice Zeinab d’assurer cette mission. Et en l’absence des deux, Bahaa n’hésitait pas à écrire pour répondre aux questions. Une grimace, un geste fait à sa manière, exprimaient à merveille ce que voulait dire cet excellent communiquant lequel a mérité en 2002 le prix de Samuel Habib sur l’acte social distingué. Un prix accordé par le centre copte évangélique pour les services sociaux. « Le prix était très original. Une montre pour les sourds qui fonctionne avec les vibrations », indique Bahaa, usant du langage des signes avec le même sourire vaillant. On a souvent l’impression de se trouver face à un leader ayant vaincu son ennemi. « A ma naissance, j’étais un enfant normal. Par contre, la faculté de l’ouïe était un peu faible. A l’âge de 2 ans, je pouvais parler. Mais à cause d’un faux médicament, j’ai perdu la capacité de parler. Mon enfance n’était pas facile, je devais faire le tour des médecins ; je souffrais de problèmes continus », s’exprime Tamer par écrit, ajoutant : « Ma mère m’a élevé dès le premier jour de façon à m’intégrer en société. Je n’ai jamais été isolé. Et depuis ma plus tendre enfance, j’ai appris à jouer avec mes semblables, les voisins, la famille ». A l’encontre de beaucoup de sourds en Egypte qui préfèrent vivre en ghetto, Tamer Bahaa a été toujours entouré. Il a insisté, afin de changer le stéréotype de l’handicapé qui doit se satisfaire d’un métier d’artisanat. Car la plupart des sourds-muets en Egypte n’avaient pas le loisir de dépasser le cycle préparatoire. C’était à lui aussi de changer la règle. « Lorsque j’ai terminé mes études préparatoires, j’avais zéro chance de poursuivre les études secondaires, la loi l’interdisant. J’ai donc travaillé comme menuisier dans une entreprise publique ». Il fait une petite pause, puis continue avec le même enthousiasme. « Je n’étais pas satisfait de ce sort. J’aimais bien le dessin et espérais me joindre à la faculté des arts appliqués », se souvient Bahaa, dont l’oncle maternel est l’écrivain de renom Abdel-Rahmane Al-Charqawi. Son père, quant à lui, travaillait à la présidence sous Nasser.

Il pose sa candidature pour participer à des cours d’alphabétisation à travers la société où il travaille pour pouvoir assister aux classes de première secondaire avec d’autres ouvriers dont l’âge dépassait souvent la trentaine. Son dossier fut rejeté. Le désespoir risquait de briser ses rêves, lorsque le destin lui offrit une chance exceptionnelle. « Ma mère a contacté les personnes en charge pour leur expliquer mon cas. Le directeur a compris que si je voulais faire arts appliqués, le dessin n’a rien à voir avec la surdité et que je pouvais suivre les études ».

Le directeur lui accorda alors une approbation exceptionnelle. Ensuite, à 18 ans, Tamer fut sélectionné sur concours pour travailler comme dessinateur dans une compagnie pétrolière. Le PDG de celle-ci lui témoignait une grande sympathie et l’aida à intégrer normalement le cursus secondaire normal. « Je devais jongler entre mon travail du matin et mes études le soir. Il fallait à tout prix prouver que j’étais à la hauteur ».

Les résultats du bac annoncés, Bahaa avait reçu le troisième pourcentage le plus élevé de la République. L’Etat décide sur ce, en 1985, de changer la loi, accordant ainsi aux sourds-muets le droit de poursuivre leurs études secondaires et universitaires.

« Tamer est l’un des trois sourds-muets lesquels ont pu terminer leurs études universitaires. Les deux autres sont partis pour l’étranger, alors que lui, il a décidé de rester pour se défendre », témoigne Mohamad, l’un des sourds qui bénéficient des services de l’ONG gérée par Tamer Bahaa.

Mais dit-on souvent chanceux au travail, malheureux en amour. En quelque sorte, c’est le cas de Bahaa. Amoureux d’une fille qui a vécu les mêmes conditions, leur union n’a pas duré longtemps. Il a deux petites filles vivant avec lui chez sa mère et c’est autour d’elles que tourne un peu sa vie. « Mes filles parlent et écoutent normalement. Elles sont encore jeunes, mais un de ces jours, je vais leur apprendre le langage des signes afin que l’on puisse mieux nous comprendre », indique Bahaa qui a recours aux regards et au langage des yeux pour exprimer son affection à sa progéniture.

Comme il est un défenseur farouche des causes des sourds en Egypte, il éprouve cette même fidélité à l’égard de son équipe favorite Al-Ahli. « Suivre les matchs de football est mon passe-temps préféré. Je suis un vrai ahlaoui digne de ce nom », dit-il avec humour. De même et toujours avec beaucoup de zèle, il ne rate pas la moindre information dans les journaux. « Pour moi, lire et suivre les détails de l’actualité dans les diverses publications est un moyen de compenser ma surdité. Je veux être au courant de tout ». Les magazines et les livres qui présentent les derniers cris dans le monde du décor constituent un vrai plaisir à ses yeux. « J’aime bien aussi la philosophie, car elle nous aide à comprendre la vie et cerner ses profondeurs », lance Tamer Bahaa, ayant appris tout seul la langue anglaise et l’informatique. Du haut de ses 42 ans, il rêve à n’en plus finir. Il lui reste encore une bataille à mener, celle de fonder la première université pour les sourds en Egypte.

3 mars 1964 : Naissance au Caire.

1990 : Diplôme de la faculté des arts appliqués, Université de Hélouan.

2002 : Prix Samuel Habib pour l’acte social distingué.

2005 : Nomination comme membre de la fondation Ashoka.

Source : http://hebdo.ahram.org.eg – 20/03/2007 à Égypte

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