Emmanuel Laborit : “L’IVT n’est pas qu’un théâtre”

Trois mois après sa prise en main de l’IVT, l’actrice défend la culture sourde.

Il faut bien le dire, Emmanuelle Laborit a le verbe qui fuse. Son interprète transcrit les mains qui volent, les yeux qui pétillent, et ça va vite : elle en a, des choses à dire ! Trois mois après sa prise en main de l’IVT, elle défend la culture sourde.
L’IVT réunit public sourd et entendant. Ça se passe bien ?

C’est un nouveau public qui vient nous voir, et c’est très satisfaisant. Le public sourd reste fidèle à l’IVT, et les entendants sont curieux de ce nouveau lieu qui s’ouvre tous les jours.

L’Inouï Music Hall, ça s’est fait comment ?
C’est un projet commun avec Philippe Carbonneaux et Serge Hureau : on avait envie de tester la chanson française en langue des signes. Nous, les sourds, on adore faire la fête, danser ; or la chanson ne nous est pas accessible, les textes nous sont énigmatiques. Alors nous avons fait un stage pour trouver des pistes, et mettre en place ce music hall est devenu une idée fixe. Les chansons sont mises en scène, les textes adaptés en langue des signes par des comédiens sourds. Le public entendant a la musique pour se repérer, les textes sont affichés, et on les amène à écouter par les yeux.

Et après ?
Nous donnerons un spectacle très important pour moi : les Fables de La Fontaine en marionnettes qui utilisent la langue des signes ! C’est un beau projet où les enfants sourds pourront aller au théâtre avec leurs parents. Après, on jouera Beckett ; on alterne répertoire classique et spectacles festifs.

Vous voulez faire de l’IVT un centre international d’art et de culture pour les sourds…
Ce n’est pas qu’un théâtre, c’est vrai, c’est une structure pour la promotion et la diffusion de la langue des signes. Il y a des cours de langue, des ateliers de formation théâtrale, pour enfants et adultes, amateurs et professionnels. Nous avons aussi un secteur d’édition pour transmettre notre patrimoine. Rappelons que la langue des signes a longtemps été interdite, et n’a été reconnue qu’en 2005…

Quel retard !
C’est l’Etat que j’accuse, qui ne s’engage pas réellement, et qui devrait dire que la langue des signes se doit d’être enseignée. La transmission est importante, et l’IVT est là pour permettre une rencontre entre sourds et entendants. J’ai encore des tas de projets, mais il faut de l’argent. Nous sommes soutenus par la DRAC, la Mairie de Paris et le conseil régional, que je remercie pour les travaux ! Mais nous avons besoin de plus d’argent, car ce lieu coûte cher, et je demande maintenant plus de soutien de la part du ministère de la Culture.

Les ateliers de théâtre pour les enfants, est-ce un bon moyen d’intégration ?
Je ne sais pas si ça aide, parce qu’il y a encore un gros travail à faire dans la société. En France, on est un peu les mauvais élèves de l’Europe. L’important, dans ces atelirs, c’est que les enfants sourds se retrouvent les uns avec les autres et qu’ils se fassent plaisir. Ça leur apprend aussi à respecter un cadre, à écouter l’autre… Moi, quand j’étais petite, j’adorais quand on nous faisait travailler notre imagination. C’est une ouverture d’esprit très différente de ce qu’on apprend à l’école, où tout est très cadré, et cet atelier permet d’approfondir la relation aux autres.

Qu’attendez-vous de l’Etat ?
Qu’ils s’engage ! Qu’il dise que la langue des signes est une langue à part entière ! Que l’oralisme n’a pas porté ses fruits et que cette langue est un vecteur de communication, d’enseignement, et qu’ils investissent de l’argent là-dedans. Et arrêtons de parler de nous comme des gens malades ! On existe, on est là, et je veux qu’on nous rende notre place dans la société. Et que nos interprètes soient reconnus et payés comme les autres.

Source : http://www.metrofrance.com – 20/03/2007 à Paris (France)

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