Comment intégrer les enfants sourds

Le prix Reine Paola récompense, notamment, une expérience d’intégration dans l’enseignement traditionnel. Qui, pour survivre, nécessite un statut pilote.

ENTRETIEN

Cette année, la fondation Reine Paola a mis à l’honneur les enseignants de l’Ecole Sainte-Marie à Namur qui participent, depuis septembre 2000, à une expérience inédite: l’accueil d’enfants sourds dans des classes ordinaires. En quoi consiste ce projet? Nous avons rencontré Yvette Thoua, présidente de «Ecole et surdité», une asbl qui a mis le projet au point avec le directeur de l’école Sainte-Marie, Benoît Jacquemart.

En quoi le projet est-il original?

L’idée est d’intégrer des enfants sourds dans les classes ordinaires, niveau par niveau, et de faire de la langue des signes, la langue principale d’apprentissage. Il y a donc deux institutrices dans chaque classe qui accueille les enfants sourds et l’enseignement est totalement bilingue: français-langue des signes.

Pourquoi les intégrer dans l’enseignement ordinaire?

Pourquoi ne pas le faire? Si la particularité langagière des enfants sourds est respectée, ils peuvent suivre l’enseignement normal de la Communauté française: ils n’ont pas de défaut intellectuel au départ. Mais le retard se creuse très vite. Malgré la performance des prothèses actuelles, les enfants sourds restent sourds, gardent une surdité au minimum partielle et souvent invalidante pour les relations de parole en classe. Ils ne sont pas capables de suivre un enseignement en français sans beaucoup d’artifices. Quand nous recevons des enfants âgés de 5 ans, qui ont déjà passé deux années dans l’enseignement maternel ordinaire, isolés, malgré un implant cochléaire et 4 heures par semaine d’aide pédagogique, ils sont en famine linguistique parce que le français est resté insuffisamment accessible pour structurer leur pensée.

Et comment se débrouillent les «vôtres»?

Actuellement, une vingtaine d’enfants sourds sont scolarisés dans 4 classes. Dès 2 ans et demi, ils découvrent la langue des signes, sans effort, comme tout enfant à qui on parle naturellement une langue avec plaisir. Ils structurent dès lors toutes leurs possibilités de pensées. Le défi est de les amener à 6 ans à pouvoir aborder tous les savoirs attendus en primaire, notamment la lecture et l’écriture du français.

Les résultats à Sainte-Marie Namur sont-ils probants?

Oui. Mais le nombre d’enfants est encore trop petit et les aînés pas assez loin encore dans le cursus pour pouvoir répondre de manière quantitative sérieuse. Notre projet leur permet de franchir l’obstacle permanent de la connaissance du français à l’oral, et d’entrer ensuite dans la lecture.

Comment réagissent les autres enfants?

Très bien. Certains enfants demandent à apprendre la langue des signes. Il y a un esprit bilingue qui se développe. Cette langue fait partie de l’école. Cela fait pivoter la notion de handicap. Le projet est aussi une réussite de l’intégration car les classes d’enfants sourds apportent quelque chose aux autres enfants. Il y a une véritable rencontre, un don réciproque. La richesse de cet échange est inestimable.

C’est aussi un défi pour l’école qui vous accueille…

Assurément, il faut le souligner. Au départ, les enseignants se sont engagés sans savoir et sans trop comprendre ce qu’on allait faire, par idéal.

Quelle est la pérennité du projet au niveau financier?

Jusqu’à présent, l’asbl a généré elle-même l’essentiel des fonds nécessaires pour rémunérer un enseignant par niveau: 4 au cours de l’année qui s’achève, 6 au cours de l’année prochaine (3 maternelles et les 3 premières primaires). Concrètement le budget de l’année scolaire 2006-2007 approchera 300 000 euros. Cela deviendra très rapidement intenable à défaut d’un soutien politique consistant.

Financièrement, quelles sont vos ressources?

Les fonds générés par l’asbl. Un soutien récurrent et limité de la Région wallonne. Après de nombreuses démarches et presque autant d’échecs, nous avons rencontré un accueil favorable au cabinet de la ministre Marie Arena, responsable de l’Enseignement obligatoire, sous la forme d’une subvention ponctuelle de 66 000 euros.

Où en sont les démarches?

Une proposition du cabinet est à étudier. Elle aurait l’avantage de garantir aux enseignants, actuellement employés, un plan de carrière. Notre inquiétude, après 6 ans de fonctionnement, est que les structures administratives de l’enseignement ne permettent pas d’instituer cette nouvelle façon radicalement autre d’accueillir les enfants sourds, sans volonté politique de soutenir les aménagements nécessaires. Il y a eu en 2003 la reconnaissance de la langue des signes comme langue des sourds. C’est assez symbolique, car jusqu’ici il n’y a eu aucune application de cette reconnaissance. Accorder un statut pilote à notre projet constituerait une première mise en acte de la loi de 2003. Il s’agit aussi d’un enjeu démocratique: actuellement, il y a beaucoup d’échecs scolaires chez les jeunes sourds. La majorité des jeunes de 18 ans n’a pas un niveau tel qu’on est en droit de l’attendre à cet âge. Aucun projet actuel ne peut affirmer que, d’un point de vue démocratique, il mène les jeunes sourds à la dignité à laquelle ils ont droit.

E-mail secretariat@ecoleetsurdite.be Tél.: 0476.46.28.84.

Source : http://www.lalibre.be © – 11/07/2006 à Belgique

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