Des sourds racontent leur école

Le centre Jacques-Cartier a 150 ans. D’anciens élèves rencontrent ceux de 2005

Pierre-Yves, Bernard, Robert, Marie-Thérèse, Monique, Adeline, Hayat, Aurélie et Jean-Baptiste ont fréquenté le centre Jacques-Cartier a des époques très différentes. Tous gardent un attachement fort à leur école.

Il y a 150 ans, l’école des enfants sourds s’installait à Saint-Brieuc. Des générations de malentendants du département ont fréquenté cet établissement, devenu centre Jacques-Cartier. Rencontre avec quelques-uns d’entre eux, qui confrontent leurs souvenirs avec la vie des élèves d’aujourd’hui.

« J’ai été dans une école pour déficients mentaux jusqu’à l’âge de 10 ans. » Aucune rancoeur dans les propos de Jean-Baptiste, bientôt 60 ans. « Le curé qui m’avait envoyé là-bas pensait bien faire. » Pourtant, sa déficience n’avait rien de mentale. Elle était uniquement auditive. « C’est pour ça que j’avais des difficultés de compréhension, » continue-t-il, tout sourire. Tout ira mieux quand il entrera à l’école des sourds. L’anecdote dit bien l’incompréhension que les entendants ont longtemps opposée aux sourds.

Avec quatre autres anciens pensionnaires des années 45 à 65, Jean-Baptiste partage des souvenirs pas toujours drôles. Passent sur l’absence de chauffage l’hiver, l’eau froide pour la toilette ou les corvées domestiques. Quant à la séparation drastique entre filles et garçons, elle était la norme générale à l’époque. Et elle n’a pas empêché les couples de se former. Et de durer. Robert et Monique, cinquante ans après, pouponnent leur cinquième petit-enfant. Plus dur peut-être était la messe matinale et quotidienne. « Les élèves feront la grève pour obtenir qu’elle devienne facultative, » s’amuse aujourd’hui le directeur, Gérard This.

Mais le plus choquant, aujourd’hui, reste l’interdiction de la langue des signes. L’époque est au « tout oralisation ». « On nous attachait les mains, on nous frappait le bout des doigts avec une règle, » détaille Robert. Privés de l’apprentissage de la langue des signes française, la LSF (1), lui et ses camarades se débrouillent avec leurs gestes. Et communiquent ainsi entre eux, en catimini. Dans ces conditions, il se développe alors des langages gestuels locaux, avec des signes différents d’une région à l’autre et d’une génération à l’autre. Néanmoins, malgré ces différences, les sourds parviennent toujours à s’entendre. « Lors d’un voyage en Croatie, nous avons rencontré un groupe de sourds autrichiens, plus jeunes que nous. Nous sommes parvenus à communiquer, » raconte Marie-Thérèse.

Ce tableau de l’école d’après-guerre étonne Aurélie, Adeline et Hayat. Les trois jeunes filles ont entre 15 et 18 ans et suivent une formation d’employées techniques de collectivité. Elles questionnent leurs prédécesseurs avec curiosité. La discussion, gestuelle, s’anime. L’époque a changé. Les règles se sont assouplies. Mais les parcours, parfois, se ressemblent. Aurélie et Adeline, malentendantes, ont commencé leur scolarité en milieu normal. « J’avais du mal à comprendre, se souvient Aurélie. Ici, j’ai vite appris les signes. L’apprentissage est plus facile. Les relations sociales aussi. » Hayat, sourde profonde, est arrivée à Jacques-Cartier toute petite. Toutes les trois ont des amis parmi les entendants. « Une de mes copines apprend la langue des signes, » apprécie ainsi Hayat.

Les sourds ont un fort sentiment d’appartenance à une communauté, avec sa culture. Comme Pierre-Yves, 32 ans. Il est arrivé à Jacques-Cartier à 4 ans. Il en est sorti à 20 ans passés, une double formation en pépinière et espaces verts en poche. Lui aussi a rencontré sa femme à Jacques-Cartier. Et la tendance à favoriser l’intégration en milieu scolaire normal le laisse perplexe. Il craint surtout que, petit à petit, la LSF, sa langue, perd des locuteurs.

(1) La LSF n’est pas du français traduit en gestes. C’est une langue, avec sa propre syntaxe.

Contact. Centre Jacques-Cartier, 20 rue du Vau-Méno, tél. 02 96 01 51 51, fax 02 96 78 56 32, centre@jacquescartier22.com, www.jacquescartier22.com.

Source : http://www.ouestfrance.fr © 01/07/2005 à Saint-Brieuc (France)

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