« L’ancienne école entièrement brûlée »

L’été 1944 de Pierre Adeline de l’Institut des sourds

Pierre Adeline, du Groupement des associations des déficients auditifs de Normandie, a vécu l’été de la Libération à Caen. Il nous raconte pendant plusieurs semaines, la vie des élèves de l’Institution des sourds du Bon-Sauveur.

Du 1er au 31 août 1944. Soucieuses de notre sécurité, les religieuses responsables de notre groupe nous affirmaient qu’en accord avec la mère supérieure de l’établissement, nous devions rester à Pont-l’Abbé jusqu’à ce que tout danger du front soit définitivement écarté de Caen. Nous étions loin d’imaginer que nous devions y rester tout le mois d’août. Dans le fond, nous n’étions pas mécontents, car cela nous a permis de passer de vraies vacances bien reposantes, après les dures épreuves des deux mois précédents, et en toute sécurité dans le calme, après le passage de l’ouragan de fer et de feu. Le seul inconvénient était l’ennui de la séparation prolongée d’avec notre famille respective, dont nous étions sans nouvelles depuis début juin.

A notre arrivée, nous avions constaté que l’établissement de Pont-l’Abbé n’avait pas été épargné du fléau, puisque la partie centrale _ qui était le centre vital de l’établissement avec les bâtiments des religieuses, la chapelle, la grande cuisine, la boulangerie, le pressoir et le pavillon de l’ancienne école des sourds – a été complètement anéantie par les bombes dès le 6 juin. A la place, il ne restait plus que de lugubres pans de murs à moitié effondrés, formant avec les étages écroulés, d’imposants tas de décombres, dans un chaos de désolation indescriptible.

Dans les bâtiments intacts situés au fond de l’établissement, et avec un courage admirable, les religieuses ont réussi à redonner la vie à la communauté. Par moments, nous nous sommes demandés comment les religieuses de Pont-l’Abbé avaient pu nous accueillir au milieu de leurs ruines. Il est vrai qu’en cette période de troubles, le sens de la solidarité était d’un degré très élevé.

Nous avions eu de la chance que le pavillon Saint-Joseph soit vide de tout malade, et c’est dans ce pavillon que nous fûmes logés. Là, nous pouvions enfin goûter des repas « bien de chez nous », à la table, et aussi passer des nuits dans de vrais lits. A propos de lits, le seul inconvénient était l’attaque imprévue des puces coriaces auxquelles il fallait livrer une chasse vigoureuse au milieu de la nuit. Il a fallu la poudre DTT pour venir à bout de ces bestioles.

Nous étions heureux de rencontrer des figures locales bien connues telles que celles de Joseph Laîné, Gaston Ulff, André Gouvenou, Paul Marais, André Fossey, René Larcher. Ils nous racontèrent leur odyssée du 6 juin, avec les bombardements, leur fuite dans la campagne, leur rencontre avec les parachutistes américains en pleine bagarre avec des soldats allemands qui furent vite capturés. Aussi ces camarades nous servirent de guides pour visiter les coins en ruines et aussi donner des informations sur l’histoire locale.

Après nos aventures vécues dans les camps de réfugiés, nous eûmes du mal à supporter la monotonie entre les quatre murs de la cour du pavillon Saint-Joseph. Pour nous distraire, les religieuses nous emmenaient faire des promenades dans les environs, et nous parcourrions des kilomètres à pied.

En nous dirigeant vers la sortie donnant sur la ville, nous ne pouvions oublier le contraste qui s’offrait à nos yeux. Sur le côté gauche, ce n’était que ruines et désolation, tandis que le côté droit respirait la paix avec la fraîcheur du jardin potager et, au fond, l’immense bâtiment de la buanderie, miraculeusement épargné. Au portail, la conciergerie a été également épargnée. Par contre, sur la droite, un pavillon a été entièrement brûlé : c’était l’ancienne école des sourds devant laquelle notre groupe s’est fait photographier.

Un article lu : Ouest-France -04/08/2004 à Caen (France)

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