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C.H.U Ibn Rochd de Casablanca :Implant cochléaire, une première publique

L’hôpital bouge, se modernise et innove. Il devient une des images de références de notre modernité. Il fait l’actualité et la Une des médias : opérations nouvelles, technologies fascinantes et toujours plus performantes d’investigation et de traitement. Nous voulons à travers ce qui précède rendre ici un hommage amplement mérité au C.H.U Ibn Rochd de Casablanca, à toutes ses structures hospitalières et plus particulièrement à l’hôpital du 20 Août avec une note particulière au service O.R.L. L’hôpital du 20 août du C.H.U de Casablanca est en constante évolution : c’est l’hôpital des chances saisies. Les soins y sont devenus plus rapides, l’humanisation a gagné du terrain. Il est vrai que tout n’est pas parfait et qu’il reste beaucoup à faire, mais il existe une réelle volonté qui anime tous les professionnels de santé de cette structure hospitalière. Devenus plus qualifiés et plus efficaces, ils portent un intérêt profond à leur travail. Le constat, nous l’avons fait en mars à l’hôpital du 20 Août et plus particulièrement au service d’O.R.L. C’est un hommage que nous rendons ici à toutes ces femmes à tous ces hommes, des médecins, des infirmières, des techniciens et des agents de services qui ont tous contribué au succès de la première intervention chirurgicale au Maroc qui a consisté à rendre l’audition à une fillette sourde.
Al Bayane s’est rendu sur place à l’hôpital du 20 Août du C.H.U Ibn Rochd de Casablanca pour s’enquérir de cette grande première réalisée par une équipe de praticiens dans un établissement public. Nous avons rencontré le professeur Mustapha Détsouli, enseignant à la faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca, spécialiste en O.R.L, directeur de l’hôpital du 20 Août du C.H.U de Casablanca qui nous a accordé un entretien au cours duquel nous avons passé en revu les différentes étapes de cette intervention chirurgicale. Bravo donc à tous les praticiens et à l’ensemble du personnel de l’hôpital du 20 Août de Casablanca.

Al Bayane : Professeur Detsouli, vous avez effectué avec votre équipe de chirurgiens du service O.R.L de l’hôpital du 20 Août du C.H.U de Casablanca une intervention chirurgicale que l’on peut qualifier de grande première au Maroc. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Professeur Detsouli : Effectivement, vous avez parfaitement raison, c’est une grande première sur le plan chirurgical, technique et sur la prise en charge de la surdité de l’enfant. C’est une première pour nous en tant que médecins et responsables au niveau des centres hospitaliers pour dire que l’hôpital public est à la hauteur. Techniquement, nous sommes équipés pour mener à bien les opérations chirurgicales les plus difficiles et les plus compliquées.
C’est une grande première, car ça donne beaucoup d’espoir aux jeunes futurs médecins qui croient au développement de la médecine et croient aussi à l’essor des centres hospitaliers, des compétences humaines et techniques. C’est aussi une grande première qui va donner beaucoup d’espoir aux patients, à leurs familles qui souffrent pour ce genre de pathologie. Des malades qui sont mis à l’écart précocement considérés comme étant handicapés pour toujours. Je tiens à rappeler avec insistance que par ce genre d’interventions, la surdité ne doit plus être considérée comme un handicap, mais comme une maladie que l’on peut soigner. Le but de ce genre d’interventions, ce n’est pas de réduire ou d’empêcher de renforcer le lot des malades handicapés sourds-muets mais au contraire, tout mettre en œuvre, pour faire en sorte que se soient des enfants normaux, qui peuvent apprendre et évoluer dans la société. Vous savez, la surdité est un handicap très lourd, souvent ignoré par la société parce qu’il n’est pas visible à l’œil, parce que le patient ne porte pas de béquilles, il n’a pas de lunettes. C’est un enfant sourd, qui souffre intérieurement ainsi que sa famille. Aujourd’hui, ce genre d’intervention va nous permettre de faire sortir ces enfants du monde des handicapés vers celui des enfants normaux. C’est là un progrès médical qui aura des conséquences bénéfiques à tous points de vu. Nous ne devons qu’encourager ce genre d’interventions, en développant nos compétences, nos expériences. Il doit en être de même pour nos responsables qui ont le devoir de soutenir financièrement ce genre de programmes pour permettre à la médecine marocaine d’exceller et d’être à la hauteur de tous les pays aussi bien maghrébins qu’européens qui donnent à ce type de pathologie l’importance qu’elle mérite. Vous savez, nous aurons tout à gagner si nous investissons dans la prise en charge globale de la surdité.
Il est clair que, quoi que l’on fasse quand on a un enfant qui présente cet handicap, il faut construire beaucoup d’écoles de sourds-muets, il faut beaucoup d’enseignants et d’encadrants spécialisés, beaucoup de matériel électronique pour le suivi, alors que par ce genre d’interventions nous allons réduire considérablement le groupe des enfants handicapés par ce genre de pathologie, au profit d’enfants qui peuvent apprendre et devenir des citoyens actifs dans notre société.

Al Bayane : Quelles sont les différentes étapes qui ont caractérisé cette intervention ?

Professeur Detsouli : La première étape de la prise en charge de cette petite patiente a été de diagnostiquer sa surdité, cela a été possible grâce à la présence d’un médecin dans l’entourage de cette enfant.
En effet, ce médecin nous a amené la petite qui était alors âgée de deux ans, nous avons diagnostiquer une surdité profonde, ce qui nous a amené à proposer les premiers traitements disponibles et que nous proposons toujours : mise en place de prothèses classiques des deux oreilles. Pour le cas de la petite fillette, il faut noter qu’elle a porté ces prothèses pendant une année sans résultats notables. Devant cette situation, nous avons pensé à la nécessité d’installer un nouvel appareil qui est l’implant cochléaire.
Nous avons donc procédé à un bilan pour confirmer la possibilité de cet implant. Nous avons donc effectué un bilan biologique et radiologique, un scanner, une I.R.M qui nous ont montré que l’oreille était saine sur le plan morphologique et qu’il était tout à fait possible de mettre un implan à l’intérieur de l’oreille. Dans un premier temps, nous avons proposé cette intervention à la famille, en expliquant aux parents, tous les bénéfices de cette intervention chirurgicale. Les parents de la petite ont totalement adhéré, je dirais même très rapidement vu le jeune âge de la fillette, vu sa réactivité, son intelligence, sa communication facile par le geste avec ses parents et l’expression du visage. Tous ces éléments ont joué en faveur de l’adhésion des parents.
C’est ainsi que nous avons programmé l’intervention chirurgicale.
Celle-ci consiste à installer un système électronique à l’intérieur de la partie la plus profonde de l’oreille, qu’on appelle la cochlée où se trouve l’organe récepteur de l’audition. Cet appareil va être pratiquement en contacte avec les fibres nerveuses du nerf de l’audition que l’on appelle le nerf auditif.
Une partie de ce système se trouvera par la suite à l’extérieur, derrière l’oreille que l’on peut considérer comme étant une antenne extérieure, qui va percevoir et localiser le son et qui va le transmettre à cet appareil qui se trouve à l’intérieur de la cochlée.
De là, cette énergie électrique sera transmise au nerf auditif, puis au centre nerveux qui vont décoder ce message électrique pour le transformer en une perception auditive qui a un sens, qui a une signification pour l’enfant, pour son entourage et qui sera améliorée avec les réglages répétés de cet appareil, mais le plus important reste la rééducation de l’enfant.
A ce stade, c’est une étape très importante dans la prise en charge de l’enfant d’où le rôle ici de l’implication d’une équipe multidisciplinaire de chirurgiens, d’orthophonistes, d’éducateurs, d’infirmiers et de la famille qui doit être associée à ce projet pour lui assurer une pleine réussite.

Al Bayane : Peut-on envisager ce genre d’intervention chirurgicale dans toutes nos structures sanitaires ?

Professeur Detsouli : Non, bien que non, en tous les cas pas dans tous les hôpitaux. Même dans les pays les plus développés, les plus riches, cette approche n’est pas réalisable.
Au Maroc, nous devons nous imprégner de l’expérience des pays qui nous ont devancé dans ce domaine. On choisit des pôles d’excellence, on choisit des services où la perfection est le maître mot où sera développé ce type de chirurgie, des services équipés, avec une technologie adaptée, des moyens humains qualifiés…

Al Bayane : Nous avons appris que le centre hospitalo-universitaire de Toulouse qui est spécialiste dans ce type d’intervention vous a accompagné pour assurer une réussite à cette grande première. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Professeur Detsouli : Vous avez parfaitement raison. Ce qui est important dans ce type d’intervention chirurgicale, ce programme que nous voulons absolument faire aboutir avec les résultats nécessaires qui puissent répondre aux besoins des malades et des familles. Nous avons tenu à être accompagnés par un centre connu dans les implantations d’oreilles, un centre de référence en la matière. C’est le centre hospitalier-universitaire de Toulouse et c’est notre ami et maître Bernard Fraysse qui était présent parmi nous pour superviser l’intervention chirurgicale mais qui était surtout là pour élaborer une collaboration sans forme de convention qui va nous permettre d’effectuer des échanges, de permettre l’envoi de stagiaires en terme de médecins et d’orthophonistes et de techniciens qui régleront les appareils après les implantations.

Al Bayane : La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût. Dans la présente intervention
Chirurgicale qui a nécessité un appareillage sophistiqué, des moyens matériels de pointe, une équipe de plusieurs chirurgiens, d’anesthésistes réanimateurs d’infirmières… Qui a payé quoi ?

Professeur Detsouli : Sur le plan financier, la famille a assuré l’acquisition de l’appareil, le reste de l’intervention a été pris en charge par l’hôpital du 20 Août du C.H.U Ibn Rochd de Casablanca.
Il convient ici de rappeler que cet appareil est très coûteux donc, nullement à la portée de notre population. C’est pourquoi nous lançons un appel aux décideurs, aux responsables, aux autorités compétentes, le ministère de la Santé, le ministère des Affaires sociales, la Société civile et les O.N.G. pour adhérer à ce projet, pour donner espoir à ces enfants, et je pense que l’on doit se comparer à des pays qui sont mieux avancés dans ce domaine que nous, et qu’il n’y a pas de raison, qu’il n’y est pas de programme national de prise en charge pour ces enfants. Nous avons les compétences humaines, des structures valables et une réelle volonté d’aller de l’avant. Nous demeurons confiants, et nous sommes convaincus que dans un avenir proche les choses vont s’améliorer.

Al Bayane : Au-delà de l’intervention chirurgicale, quel est le devenir de ces enfants ?

Professeur Detsouli : Un enfant qui n’a pas de message sonore qui arrive au niveau de l’oreille, au niveau du nerf auditif, ne va pas acquérir le langage, car il ne va rien apprendre et ne rien recevoir.
Il est nécessaire qu’il y est l’apport sonore au niveau des centres nerveux afin qu’il y est le langage, et cet appareil a justement pour but d’assurer cet apport sonore à l’oreille de l’enfant et au centre nerveux de l’enfant.
J’insiste sur le fait, que le langage n’est pas un système automatique, sur lequel on va appuyer sur un bouton pour l’assurer. Le langage est un processus, un ensemble d’étapes de maturation des cellules nerveuses de l’oreille, du nerf auditif et des centres nerveux de l’audition ainsi que du langage. C’est vous dire qu’il y a beaucoup de communications nerveuses et beaucoup de systèmes qui interviennent dans le langage. C’est une acquisition qui se fait lentement entre l’âge d’un an et celui de 5 ans.
Les enfants qui sont opérés avant l’âge de 5 ans auront beaucoup de chance d’arriver à une acquisition du langage correct comme celle d’un enfant normal. Les enfants qui seront appareillés après l’âge de 5 ans auront beaucoup moins de chance de retrouver un langage même si le son arrive au niveau de l’oreille grâce à ce système. Le système, on peut aussi l’installer chez des enfants qui ont eu une surdité après l’âge de 5 ans et plus, à la suite d’une maladie ou autre. Ces enfants là n’auront aucun problème pour récupérer le langage à la suite de l’intervention et de l’implantation, car leur système de langage est déjà élaboré et achevé normalement.

Al Bayane : Eu égard au coût de l’appareil qui avoisine les 300.000 DH, et devant les moyens très limités de notre population et l’incapacité du ministère de la Santé à prendre en charge globalement ce type d’intervention, ne vaudrait-il pas mieux axer nos moyens vers la prévention. Votre avis à ce sujet ?

Professeur Detsouli : Je voudrais insister sur un point très important, à savoir que la surdité de l’enfant doit s’inscrire dans une logique de dépistage. On doit la rechercher dès la naissance lors de l’examen néonatal par le pédiatre le généraliste ou le gynécologue, selon les situations.
Par la suite c’est au cours des consultations périodiques chez les pédiatres qui savent que c’est un examen systématique quelle que soit la raison de la consultation. La surveillance de l’évolution du langage par le praticien est essentielle. A cet effet, nous avons élaboré une fiche d’évaluation du langage en fonction de l’âge.
Nous souhaitons que ce tableau soit distribué auprès des pédiatres et des généralistes de publics et privés et auprès des structures de prévention et remis aussi aux parents pour surveiller comme il se doit le langage de l’enfant à 3 mois, 6 mois à un an… Si on observe quelque chose qui ne correspond pas au tableau, il faut agir vite tant qu’il est temps et que toutes les chances de réussite sont du côté de l’enfant. Si on reçoit en consultation des enfants qui dépassent cinq ans, 6 ans voire 7 ans, c’est un âge tardif pour lequel, quelle que soit la technologie nous ne pourrons pas faire grand chose pour ne pas dire rien.

Al Bayane : L’intervention a eu lieu à l’hôpital du 20 Août au service d’ORL. Quels ont été le rôle et l’apport du CHU dans cette grande première ?

Professeur Detsouli : L’apport du CHU est très important, par la formation des équipes, par les stages et les perfectionnements d’équipes médicales et chirurgicales. L’action du CHU s’intègre surtout au niveau de l’équipement et de la mise à niveau des blocs opératoires, l’acquisition de microscopes, d’appareils de contrôle, d’instruments de chirurgie, l’acquisition de matériel de dépistage et de diagnostic de la surdité, sans oublier la formation continue des professionnels de santé avec comme objectif une meilleure prise en charge des patients.

Al Bayane tient a remercier le professeur Mustapha Detsouli pour sa disponibilité, son amabilité, sa courtoisie, sa politesse et pour autant d’autres qualités qu’il nous a témoignées lors de l’interview.
Bravo donc au professeur Detsouli et à toute l’équipe qui a participé de près ou loin à la réussite de cette implantation cochléaire. Bravo aux médecins, aux infirmiers, à tout le CHU Ibn Rochd de Casablanca qui vient de prouver une fois de plus qu’avec de la volonté, de l’imagination, un saut qualitatif est possible.

Un article lu : Al Bayane – 05/04/2004 à Marco

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