À Londres , une rave pour les sourds

Le rythme sur la peau

Les soirées organisées par Troi Lee n’ont rien à envier à celles des entendants. Elles rassemblent jusqu’à 900 jeunes venus du monde entier, pour l’amour de la musique et des rencontres.

Il est 21 heures ce 31 décembre au soir, nous sommes dans le sud de Londres et les portes de la rave-partie viennent d’ouvrir. Mihoko Yamamoto et ses deux amies sont parmi les premières à entrer. A pas comptés, elles vont s’installer dans un coin obscur de la boîte de nuit et sortent aussitôt une lampe de poche. Elles parlent avec les mains, pointant et dépliant les doigts à vive allure devant le faisceau de lumière qui renvoie des ombres sur leurs visages animés. Peu de paroles seront échangées, mais on se racontera mille et une banalités, blagues, papotages et confidences : ce soir, la rave est réservée aux sourds.

Avec moi, Mihoko communique avec un papier et un crayon. “Je sais lire sur les lèvres en japonais, mais pas en anglais, car ce sont deux codes très différents.” Cette étudiante de 29 ans est arrivée en Angleterre il y a trois mois pour suivre des cours pour malentendants à l’université de Bristol. “Je trouve que c’est intéressant de passer le nouvel an avec plein de sourds. C’est quand même mieux d’être entre nous que de rester seul à la maison. A Osaka, je suis déjà allée dans une boîte de nuit pour sourds, mais la musique n’était pas aussi forte ! Ici, avec ces sons puissants, j’ai un peu la nausée, l’estomac noué. Je n’ai jamais rien ressenti de pareil !” Mihoko et ses deux amies, japonaises elles aussi, ne perçoivent pas une seule note de musique. “Je la sens, dans mon ventre, dans ma gorge – je ne sais pas pourquoi, mais ça me remue -, et quand je suis sur ma chaise je la sens remonter jusqu’à mes hanches. C’est une sensation bizarre, mais ça me plaît bien.”

A l’étage, Troi Lee, qui organise la soirée, panique un peu en achevant les derniers préparatifs. C’est sa troisième rave pour sourds ; ce soir, 850 personnes franchiront la porte. Environ 150 d’entre elles viennent de l’étranger. Ce sont des Italiens, des Néerlandais, des Suisses, des Norvégiens, des Américains et des Canadiens qui, pour la plupart, ont fait le voyage uniquement pour cette soirée. Troi a 29 ans. Il a décidé d’organiser des raves pour les jeunes sourds après avoir participé à une fête privée à Hakney, dans l’est de Londres, il y a deux ans. “Il s’est produit quelque chose de magique”, explique Troi, qui porte un appareil auditif dans chaque oreille. “Ce soir-là, j’ai vu 150 personnes prendre leur pied. Les sourds ne sont pas habitués à ce genre de choses. C’était une soirée extraordinaire. Tout le monde a adoré, et ils insistaient tous pour savoir quand aurait lieu la prochaine.” C’est en mai dernier qu’il a animé sa première rave, dans un centre de conférences de Great Portland Street, à Londres. “C’était une fête très réussie. Il y avait un monde fou. Je n’en revenais pas. On a fait 700 entrées. C’était absolument fabuleux. Ensuite, j’ai contacté plusieurs boîtes de nuit, mais pas une seule ne m’a ouvert sa porte. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’elles n’ont jamais eu affaire à ce type de handicap.” Pour sa deuxième rave, organisée en août dernier, il s’est offert le célèbre Glasshouse du Mermaid Theater, au coeur de Londres. Et il a attiré quelque 900 noctambules. Troi est au chômage, et il reversera tous les bénéfices à l’Association britannique des sourds.

La majorité des participants n’entendront pas les paroles des morceaux – une sélection de R&B, de garage et de hip-hop. “Quelques-uns entendront les voix, d’autres les basses, certains ressentiront simplement le rythme et d’autres les sons les plus aigus, explique Troi. Mais ce sont surtout les vibrations que nous recherchons. L’expérience la plus forte, en fait, est de rencontrer de nouveaux amis partageant le même handicap. En général les sourds ne sortent pas beaucoup parce qu’il n’existe pas de lieux de rendez-vous adaptés. Notre communauté manque cruellement de structures de loisirs.”

Au sous-sol, des listes des consommations et des tarifs sont scotchées sur le bar pour permettre aux teuffeurs de commander ce qu’ils désirent en le montrant simplement du doigt. Les barmans disposent en plus d’une liste de prix qu’il leur suffit de présenter aux clients. Une casquette vissée sur la tête, Graham Welton, un maçon de 39 ans, partage un verre avec ses amis. Il sait lire sur les lèvres. “C’est ma première rave, et je me sens vraiment dans mon univers, s’exclame-t-il. Ces soirées représentent beaucoup de choses pour nous. C’est un fil qui nous relie tous.” Il ajoute que les sourds ne se voient plus autant qu’avant. “Aujourd’hui, ils sont accros à Internet et aux textos. Avant, pour communiquer, on devait se retrouver face à face. La technologie a ses avantages et ses inconvénients.” Dans la salle de danse, un maître de cérémonie se tient à côté du DJ, qui débite au micro et en rythme des paroles inintelligibles pour le public. Pratiquement personne ne l’entend, mais sa présence contribue à chauffer la salle. La piste est pleine à craquer. On voit littéralement se dérouler sous nos yeux des centaines de conversations, et ceux qui souhaitent se dire des secrets doivent remuer les doigts discrètement.

Près de la scène, on s’agite autour de deux célébrités : Memnos Costi et Ahmed Mudawi. A 27 ans, Memnos est le présentateur vedette de l’émission See Hear, sur BBC2, la seconde chaîne publique britannique, et Ahmed, de un an son aîné, anime Vee-TV sur Channel 4, la chaîne privée concurrente. Ils sont venus disputer une joute de rap en langue des signes. Un peu à la manière d’Eminem dans son film 8 Mile, où les rappeurs s’ingénient à surpasser leurs concurrents. “On utilise une sorte d’argot en langage des signes”, explique Memnos, sourd de naissance, avec qui je communique par l’intermédiaire d’un interprète. “Nous observons et nous glanons de nouveaux signes dans la rue. Nous ne suivons pas la musique, mais le rythme des signes, et le débit va crescendo, de plus en plus sarcastique et de plus en plus rapide.”

Sur scène, Riccardo Weare arbore des jeans déchirés et un drapeau anglais piqueté de strass en guise de boucle de ceinture. Il se tortille au rythme endiablé de la musique. Lui aussi a ses groupies car, en octobre dernier, il a remporté le tout premier trophée de l’Idole des sourds. La finale de ce concours, un karaoké en langage des signes, a été diffusée dans See Hear. Riccardo a mimé des chansons de Britney Spears, de Hinda Hicks et de Madonna, et a gagné 500 livres [723 euros], une statuette et une vidéo musicale de See Hear. “Je perçois les voix dans les chansons, mais je ne distingue pas les paroles”, précise-t-il. Il sait lire sur les lèvres et prépare un diplôme de coiffeur. “Maintenant, mon grand projet est de réussir avec un single que je composerais en langue des signes. Avec un peu de chance, on pourrait trouver quelqu’un pour faire le doublage sonore. Je suis convaincu que tout est possible.”

Juste avant minuit, Jodee Mundy, une interprète, commence le compte à rebours à voix haute. Sur scène, Memnos scande les secondes en langage des signes. Il y a un petit flottement car, au moment où Jodee souhaite bonne année à tout le monde, Memnos indique qu’il reste encore quarante secondes. Peu importe. Les gens hurlent et se sautent dans les bras tandis que Troi se mêle à la foule, une bouteille de champagne à la main.

Au bar, où la musique est moins forte, Sylvianne Tendron, venue de France avec neuf autres fêtards, passe un moment merveilleux. Cette étudiante bordelaise de 23 ans lit sur les lèvres et je lui parle donc en français. “Un de mes amis a trouvé l’info sur Internet, et nous avons décidé de venir, explique-t-elle. Ça ressemble plus à une boîte de nuit qu’à une vraie rave, mais je ne suis pas déçue du voyage ! Je trouve ça génial. C’est super de rencontrer d’autres personnes qui ont les mêmes problèmes. Nous n’avons rien de ce genre en France pour le réveillon. Ici, il y a des gens du monde entier et j’adore ça. Nous n’avons pas les mêmes signes. Enfin, quelques-uns sont pareils et, pour les autres, nous mimons.” Elle illustre son propos en mimant le geste qui symbolise la France, faisant mine de tortiller des moustaches en croc.

Je retourne vers la piste. Le concours de rap inspiré de 8 Mile se prépare. Pour la petite poignée d’entendants noyés dans le public, Robert Skinner (un autre animateur de See Hear) et Jodee assureront la traduction orale. Ils ont tous les deux le trac. “Les rimes en langage des signes tiennent à la vitesse, à la fluidité des mouvements des mains et à leur amplitude, explique Robert. Pour nous, le défi est d’autant plus grand que nous devons nous efforcer de transposer ces rimes en anglais.” Malheureusement, Memnos a dû rentrer chez lui d’urgence et Ahmed invite le public à venir le remplacer sur scène. Des candidats se succèdent à ses côtés pour échanger des insultes. Certains propos sont si choquants que je ne me risquerais pas à les répéter ici. Le public vote à main levée pour David Sands, un étudiant en art dramatique de 18 ans, qui remporte le concours. Il est 3 h 30 du matin. La rave s’achèvera dans une heure et demie et certains sont déjà partis. Des couples se bécotent maintenant ouvertement. David Shannon, un assistant médical de 23 ans qui s’occupe de sourds atteints de troubles mentaux, se fraie un chemin vers la piste. Lui est entendant, mais ses deux parents sont sourds et il a appris à parler à l’école. “Quand j’ai dit à mes amis que j’allais à une rave pour sourds, ils ont complètement flippé. C’est d’ailleurs pour ça que je suis venu, pour pouvoir dire que c’est exactement comme une rave. J’adore la culture des sourds. J’ai l’impression d’être un sourd dans le corps d’un entendant. J’adore les sourds. Ils déménagent vraiment.”

Un article lu : l’hebdo courrier international – 00/01/2004 à Londres

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