La main des sourds

Les missions de l’Institut d’éducation sensorielle : aider les enfants à sortir du silence

Le langage des signes interdit toute déconcentration sous peine de perdre totalement le cours de la conversation. Clément s’accroche…

80 000 sourds en France, 1 à 2 millions de personnes souffrant de gêne auditive. Dans l’Yonne, un établissement apporte aide et soutien aux enfants victimes de ce handicap.
Très concentré, Clément, 6 ans, écoute attentivement les sons produits par Elisabeth Monceau, orthophoniste à l’IESHA (l’Institut d’éducation sensorielle pour handicapés auditifs) à Auxerre. Ou plutôt tente d’entendre… Car Clément souffre de surdité profonde depuis sa naissance. Grâce à sa prothèse, il parvient tout de même à distinguer certaines sonorités. Sur son cahier, l’enfant doit montrer du doigt le rond correspondant à ce qu’il perçoit : un tout petit rond pour très faiblement, un rond moyen pour « normalement », et un grand rond pour dire que c’est fort. Il sourit lorsque des sons puissants lui viennent aux oreilles, lui qui vit généralement dans un silence ouaté.
Puis Clément prend place devant l’ordinateur. Il doit reproduire à l’identique un son qu’il a précédemment enregistré s’il veut que le petit escargot monte la pente pour cueillir une fleur. Ça paraît simple, et pourtant pour ces enfants du silence tout est à apprendre : « Distinguer un chien qui aboie, un hélicoptère qui passe, les instruments de musique, les sons brefs ou longs, graves ou aigus… », énumère l’orthophoniste.

Pour ces enfants, tout devient leçon

Apprendre le langage des signes, à lire sur les lèvres (un exercice très fatigant car ne tolérant aucune perte de concentration), à tenter de parler (alors qu’on n’entend déjà pas sa propre voix), même à contrôler sa joie… tant de leçons difficiles à intégrer. Pour Bertrand Lamirel, directeur de l’institut, qui dit surdité dit forcément enfermement : « Il est difficile à un sourd de comprendre un français académique alors qu’il fonctionne plutôt par images. Un sourd a tendance à restituer à l’écrit l’enchaînement des situations tel qu’il le conçoit conceptuellement ; c’est-à-dire qu’il va poser un décor et ensuite seulement parler un peu des actions ». (D’où des difficultés dans le décryptage des manuels scolaires.)
Bertrand Lamirel évoque aussi un problème de traitement de l’information par des enfants « qui globalement manquent de curiosité et ne sont pas forcément investis dans une scolarité dont ils ne mesurent pas les enjeux. Ils sont un peu écartés de toute la compréhension des mécanismes sociaux : ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce que l’on attend d’eux dans la société… ». Les familles font leur possible, mais la tentation de baisser les bras et d’isoler le sourd en le surprotégeant est grande. « Ce qui dans la durée lui est très défavorable, car il faut outiller l’enfant en terme d’expérimentation et de dialogue. »

Un retard scolaire difficile à rattraper

De la douceur dans le regard et dans la voix, Sophie Brunel apprend à trois préadolescentes (qui s’expriment maintenant très bien mais accusent un retard scolaire) à tracer droites, demi-droites et segments. « A la demande des enfants, on a travaillé sur la Terre. Et puis on a parlé du cercle et du diamètre, des calculs à effectuer… Ce qui nous a amenés à la géométrie. » Le professeur des écoles ajoute démarrer « toujours d’un projet des enfants, les connaissances viennent ensuite petit à petit… Ce qui leur manque, c’est de l’autonomie : savoir se servir des outils pour apprendre. Ça c’est mon travail. »
Dans la classe d’à côté, les élèves sont plus jeunes et plus lourdement handicapés. Tous les jours, Fabienne Jeandat les emmène « se promener dans le monde. Aujourd’hui, nous sommes allés à Bali. Les enfants recherchent le pays sur la carte et après calculent l’heure qu’il est là-bas. (D’où des dizaines de pendules accrochées au mur, NDLR.) Ensuite on observe des photos du pays et on compare avec la France, on travaille sur l’agriculture… C’est une façon plus ludique d’aborder la géographie et cela nous permet de nous repérer dans le temps. »
Les enfants, en confiance, ont le sourire. Bientôt, ils vont rejoindre la cantine puis la cour de récréation, mêlés aux petits élèves de l’école élémentaire Pierre-et-Marie-Curie.

IESHA, 19, rue Pierre-et-Marie-Curie, 89000 Auxerre. Tél. 03.86.52.34.33.

Un article lu : Lyonne-republicaine – 27/01/2004

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.