Emmanuelle Laborit et l’écho des silences

En 1993, la pièce « Les enfants du silence » révélait Emmanuelle Laborit au grand public. La jeune comédienne française, née sourde, héritait du Molière de la révélation et gagnait une manche dans son combat le plus cher : la reconnaissance des malentendants. La société ne regarde pas les personnes déficientes comme des individus à part entière, affirme-t-elle encore aujourd’hui, au cœur d’une lutte qui n’est pas finie. A la tête de l’International Visual Theater à Paris, elle mène une action sur plusieurs fronts (spectacles, édition, formation) et poursuit son activité de comédienne.

Dans quelques jours, elle sera à Liège avec « Pour un oui ou pour un non », une pièce où Nathalie Sarraute explorait les non-dits, les silences, les doutes du langage. Deux acteurs jouent le texte avec des mots, tandis qu’Emmanuelle Laborit et Chantal Liennel manient, en écho ou en contrepoint, la langue des signes. Au final, un ballet presque chorégraphique, dont l’actrice nous dévoile les moteurs.

Pourquoi avoir choisi « Pour un oui ou pour un non » ?

Ce texte a été une rencontre, une vraie découverte, une évidence. A sa lecture, ce sont bel et bien les non-dits qui m’ont le plus touchée, ce qui peut sembler paradoxal. Mais dans la langue des signes, on les vit de la même façon : on peut exprimer quelque chose tout en pensant autre chose ! La plupart des gens pensent que la langue des signes est une langue concrète, où on ne peut pas mentir. Comme si nous, les sourds, étions des personnes auréolées, des saints. Cela relève bien sûr du fantasme. La langue des signes a ses richesses, ses complexités. Nous sommes des êtres humains à part entière, au même titre que tout le monde. Ce qui m’inquiétait beaucoup plus, c’est que les deux personnages du texte, nommés H1 et H2, n’avaient jamais été interprétés par des femmes. J’ai écrit à Nathalie Sarraute à l’époque, et elle m’a répondu qu’il n’y avait aucun problème : H1 et H2 sont avant tout des êtres humains.

Le débat entre les deux personnages tourne autour d’une incompréhension que l’on peut tous vivre…

Bien sûr. Une idée échappe à l’un, qui met en doute l’autre. C’est l’histoire d’un dérapage. Le texte parle des apparences, de ce que l’on peut se dire et de ce qu’on ressent au fond de soi-même. La pièce semble simple au départ. Mais elle est vertigineuse. C’est comme un précipice ouvert par le langage.

Comment est venue l’idée d’un spectacle qui parle deux langues ?

C’est vrai que, depuis la création de l’International Visual Theater, il n’y avait encore jamais eu de spectacle qui mêlait les deux. Notre metteur en scène, Pascal Carbonneaux, connaît très bien la langue des signes, c’est lui qui a confirmé l’idée d’une adaptation. Puisque le texte de Nathalie Sarraute contient des non-dits, il y a des choses qu’on ne voit pas. Ces éléments sont assumés par les hommes, qui disent : « Vas-y, rentre-lui dans le lard ». Il y a des moments où il y a des décalages entre les deux langues. L’une ne traduit pas l’autre, elles ont chacune leur rythme et leurs couleurs.

Votre travail concerne précisément la reconnaissance de la langue des signes et des malentendants. Comment cette perception évolue-t-elle ?

Je crois que vis-à-vis du grand public, il y a une évolution. Les gens sont plus au courant. Auparavant, c’était du genre : « Ah bon, il y a des sourds sur notre planète ? Et ils font du théâtre ? On n’en savait rien ! ». Une conscience s’éveille. En ce qui concerne les sourds et leur point de vue sur eux-mêmes, il y a aussi une évolution : ils se sentent capables de se montrer, de jouer, de faire les choses comme tout le monde.

La langue des signes vient d’être officiellement reconnue en Belgique. Bravo. Mais pas en France…

Nous sommes encore loin derrière. Le combat n’est pas terminé.

Source : Le soir en ligne – 20/12/2003 à Belgique

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