La main des sourds

Acquittement d’un père adoptif poursuivi pour viols

Au terme d’un procès atypique qui aura monopolisé cinq audiences tendues – et deux interprètes gestuelles puisque deux des quatre parties civiles sont sourdes et muettes -, le tribunal correctionnel de Nivelles a acquitté ce mercredi Roland V., 69 ans, un professeur en retraite poursuivi pour attentats à la pudeur et viols sur quatre de ses douze enfants adoptés (« Le Soir » du 17 octobre 2003).

La justice se saisit de ce dossier le 18 février 1997, lorsque Florence – l’une des enfants – dénonce des faits de mœurs. Plusieurs facteurs vont rendre la tâche des enquêteurs malaisée : l’ancienneté des premiers faits (1973), les problèmes de communication des enfants d’origine vietnamienne, indienne, coréenne et haïtienne, l’incompréhension de certains autres et les dénégations du prévenu qui ne sera jamais placé sous mandat d’arrêt ni même entendu par un magistrat instructeur. Il sera renvoyé en correctionnelle par la chambre du conseil sur réquisitions du parquet.

Dès la première audience, le 15 octobre dernier, Roland V. niera avec force les accusations portées contre lui. Florence et Michaël – tous deux sourds-muets – ainsi que Régine et Nirmala les maintiendront alors que leur sœur Jessica, entendue comme témoin, apportera son soutien à son père adoptif qui fondra en larmes. Ce sera le seul moment d’émotion de sa part. Ceux qui m’accusent, dit Roland V., n’existent plus.

Mes Gilet et Barreto mettront en évidence l’absence d’esprit revanchard dans le chef des plaignants qui espéraient une reconnaissance de principe du préjudice qu’ils avaient subi et réclamaient chacun un euro à titre définitif.

Le substitut du procureur du Roi Moreau reconnaîtra ne pas disposer de preuves matérielles pour confondre celui qu’il considère comme un homme masqué, mais il avancera des éléments susceptibles, selon lui, de permettre au tribunal d’asseoir sa conviction : les auditions écrites des victimes, la concordance de leurs témoignages, la constance de leurs versions. Il réclamera le maximum de la peine, soit dix ans de prison.

Courroucés d’avoir entendu leur client comparé à un assassin, Mes Christoffersen et Bosquet plaideront l’acquittement. Ils feront valoir que les abus sexuels ne sont pas avérés. Même si certaines attitudes ont pu être ressenties comme telles par des gosses dont la prime enfance fut difficile – l’un est né en pleine guerre du Vietnam, un autre est le fils d’un tonton makoute haïtien -, dont le déracinement fut total, qui grandirent en vase clos au sein d’une famille trop nombreuse où une éducation trop rigide fut parfois faite de maltraitances et de sévices.

Fondé sur le doute raisonnable, le jugement, qui fera vraisemblablement l’objet d’un appel, souligne qu’aucune preuve objective ni matérielle n’a été apportée par les enfants qui n’ont certes pas fomenté de complot mais qui, victimes d’un système éducatif atypique et aux prises avec d’indéniables difficultés psychologiques, ont pu favoriser un transfert de frustrations sur des faits de mœurs.

Source: LE SOIR EN LIGNE20 / 11 / 2003 à Belgique

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