Le combat des aveugles et des sourds

A Grozny, on ne vit plus, on survit. Les ruines de la capitale tchétchène témoignent de cette réalité que les autorités de Moscou qualifient par euphémisme de “pacification”. Pour plaire au maître du Kremlin, les gouvernements occidentaux ont enfoui dans les oubliettes de leur conscience le sort de la population civile de cette République fantôme du nord du Caucase. On n’a rien vu, rien entendu.

“Novaïa Gazeta”, bihebdomadaire russe, s’obstine pourtant à rapporter la vérité de Tchétchénie. “A la guerre, il n’y a pas de place pour l’aveugle et le sourd. C’est un principe premier. Cependant, rectifie d’emblée ‘Novaïa Gazeta’, dans notre deuxième guerre de Tchétchénie, il existe à Grozny, envers et contre tout, une Maison des aveugles et une Maison des sourds. Leurs occupants, des enfants et des adultes, vivent là tant bien que mal, dans l’impossible, l’irréel, l’interdit.”

Louisa Karimova est présidente de la Société des aveugles de Tchétchénie. Agée de 56 ans, cette femme originaire de Bachkirie est non-voyante depuis une vingtaine d’années. Son installation en Tchétchénie est un véritable sacerdoce. Comment pourrait-il en être autrement quand on vit avec 25 familles de non-voyants dans un semblant d’appartement. “Leur immeuble de cinq étages ressemble davantage à une montagne d’ordure qu’à une habitation, avec des paliers éventrés ressemblant à des bouches de vieillards édentés, des fosses renfermant d’anciens appartements, du verre brisé sous les pieds”, rapporte “Novaïa Gazeta”.

Héros pédagogues

“Nous ne sommes pas les gens les plus utiles dans la République”, commente Louisa. Elle n’attend rien des autorités, sinon qu’on laisse aux non-voyants “la possibilité de travailler et ils subviendront à leurs besoins et se débrouilleront tout seuls. Cela a toujours été le cas.” La Maison des aveugles de Tchétchénie, qui possédait ses propres ateliers, était l’une des entreprises de construction mécanique les plus importantes de la République dans les années 80. Aujourd’hui, les fonctionnaires en charge de son entretien préfèrent laisser tout pourrir. Ils espèrent ainsi récolter toujours plus de fonds, nécessaires à une réhabilitation.

L’unique école pour sourds et malentendants de Grozny n’est guère mieux lotie. Son bâtiment a été saisi par les troupes fédérales russes, qui l’ont “transformé en l’un des plus effroyables endroits de la capitale”, une “zone mortelle”. L’école s’est installée dans une maison privée de deux étages et accueille sept classes différentes pour 68 élèves venant de toute la Tchétchénie. Un service rendu possible par le dévouement de héros pédagogues, “de véritables intellectuels humanistes”. “A les voir, on se croirait dans un autre siècle : avec leur abnégation et leur enthousiasme, ils travaillent pour que les enfants sourds de Tchétchénie apprennent à s’adapter à la vie et qu’une fois adultes ils puissent, par exemple, s’expliquer aux postes de contrôle afin qu’on ne leur tire pas dessus à cause de leur silence. L’existence d’un tel établissement d’enseignement prend toute sa signification dans les conditions de la guerre.”

Pour leur part, les fonctionnaires du gouvernement local prorusse se vantent d’avoir monté leur projet, économique, qui vise à réunir dans un seul et même édifice tous les invalides, enfants et adultes. “Une idée abandonnée dans le reste du monde”, note “Novaïa Gazeta”, qui craint que cette future “Maison des invalides de Grozny” ne se réduise à un ghetto.

Source : Courrier International – 05 / 10 / 2003 à Tchétchénie

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