La main des sourds

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Myriam Reffay, Philippe Marlats, Michel Arroseres, Geneviève Arroseres et Pierre- Albin Roiret (de gauche à droite) devant la tour Chappe restaurée en 1986

L’Institut national de jeunes sourds (INJS) de Gradignan ne participe pas souvent aux journées du patrimoine. C’est même la première fois. Mais il n’a pas fait les choses à moitié : Exposition sur l’école des sourds depuis son implantation à Bordeaux en 1786, création d’un jardin médiéval, visite de la tour Chappe, vestige rare du premier réseau de télégraphe, créé au lendemain de la Révolution, projet de réalisation de maquettes… Au départ, on a l’impression de se trouver devant un puzzle, imaginé par quelqu’un à l’esprit d’escalier. A la réflexion, c’est plutôt l’esprit « Chemins de Compostelle » qui va nous conduire à cette journée de dimanche, en réunissant au passage quelques « pèlerins » éclairés.

Cultiver son jardin médiéval. Suivons ICARE : « L’association Itinérances culturelles, arts et rencontres est basée au prieuré de Cayac, parce que c’était une étape des chemins de Saint-Jacques », rappelle Myriam Reffay, ethnologue. « Cela nous a conduit à nous intéresser au patrimoine alentour, notamment celui de l’INJS. Au XIIe siècle, il y avait des moines sur le site, d’où l’idée d’y créer un jardin médiéval. » Il n’y a point de sorcellerie là dessous, ni grimoire poussiéreux aux pages tournées par des doigts crochus, ni décoctions aux couleurs suspectes, cheminant dans des cornues biscornues, d’où s’échapperaient des volutes de fumée chargées de miasmes, sous le regard croisé d’un crapaud et d’un corbeau fatigué : « Juste quatre carrés où pousseront quatre types de plantes : aromatiques et médicinales, fleurs, potager, tinctoriales (pour teindre) » Ce sera l’occasion de retrouver quelques oubliées et de mesurer l’évolution de nos habitudes en même temps, peut-être qu’un certain éloignement de la nature.
« On ne voulait pas d’une simple visite, mais créer une événement événement patrimonial », précise Philippe Marlats, secrétaire général de l’Institut. Dans ce dispositif, la tour Chappe constitue une pièce maîtresse. Installée pour des raisons géographiques dans ce qui n’était pas encore une école de sourds, elle nous fait faire un bond dans le temps jusqu’à ce siècle des lumières qui a produit plus d’une révolution. Dire en 95 minutes ce qui jusque là prenait trois jours… de cheval, était une révolution dans la révolution. En ces temps troublés, l’invention était d’une importance stratégique. On a donc donné aux frères Chappe, Claude l’ingénieur, en tête, les moyens de construire le premier réseau de télégraphe « national ». Il poussa même jusqu’à Amsterdam (Hollande) et Béobie (Espagne). Il était basé sur le double principe du visuel et du manuel à l’huile de coude. Les signaux exécutés en faisant pivoter deux panneaux de bois étaient transmis à vue de tour en tour. Entre Paris et l’Espagne, et plus précisément entre celle de La House et la flèche Saint-Michel (au croisement de trois lignes), la tour de Gradignan se dresse dans un état exceptionnel. Restaurée en 1986, par l’AMHITEL, Association du musée d’histoire des Télécommunications de Bordeaux (France télécom), elle a malheureusement souffert de la tempête de 99 et l’un des panneaux a été brisé.
Sans doute fera-t-elle l’objet d’une nouvelle restauration. Toutefois, le CRFP (Centre de rééducation et de formation professionnelle) don Bosco va consacrer cette année à des travaux pratiques, qui feront revivre la tour, à l’abri des caprices de la météo. Sous la houlette de Pierre-Albin Roiret, chef de service, trois maquettes vont être réalisées. Elles permettront de comprendre les différents aspects de son fonctionnement (lire par ailleurs).

Fais-moi un signe. En attendant cette réalisation, Pierre Dupont, historien donnera dimanche, quatre conférences (deux le matin et deux le soir) au pied du monument.
Mais l’INJS a aussi sa propre histoire. Un couple, Geneviève et Michel Arroserez (Amicale des malentendants du Haut-Médoc) a entrepris de la retracer, avec sa tête et son coeur : une cinquantaine de panneaux présentent aussi bien des documents d’archives depuis le XVIIIe siècle que des témoignages d’anciens élèves. Geneviève en fait partie. Ainsi a-t-elle connu en 1958, le déménagement de Castéja à Gradignan. L’école quittait alors cette rue qui porte le nom d’un bienfaiteur des sourds : l’Abbé de l’épée. C’est lui qui a codifié pour eux une langue gestuelle, leur ouvrant les portes de la communication. Finalement, sa statue qui trône dans le parc de l’Institut, pourrait être hissée au sommet de la Tour Chappe, comme un symbole : langage des signes et signaux des messages codés ne sont-ils pas sur la même longueur d’ondes ?
Institut national de jeunes sourds, 25 crs du Général de Gaulle, à Gradignan, dimanche 21 septembre, de 9 à 12 h et de 14 à 17 h.

Source : Sud Ouest – 22/09/2003

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