La main des sourds

Quelle culture pour les sourds et les non-voyants ?

Tout petit, Jean-Pierre voulait suivre l’exemple de son grand frère. Il avait une mobylette ? Jean-Pierre demandait à ses parents la même chose. Il pouvait sortir le soir ? Jean-Pierre exigeait la même largesse. Il faisait l’armée, fier et droit dans son uniforme ? Jean-Pierre rêvait passionnément d’aligner les galons.
La réponse à ses demandes est restée invariable : non, non, non.
Difficile pour un petit garçon de comprendre que c’est parce qu’il est sourd, et de réaliser que le monde qui l’entoure n’est pas tout à fait comme il l’imagine. Que le bruit, notion étrange et inconnue, est parfois synonyme de danger.
Cette histoire est loin d’être un cas isolé. Les chiffres le disent : 2 000 aveugles et malvoyants, 4 000 sourds et malentendants dans l’île. Ce constat est établi par l’association Dassî (qui comptabilise à partir des passages dans les écoles et les associations). Mais les statistiques des médecins revoient tout ça à la hausse : 7 500 malentendants et 3 500 malvoyants. Balancés comme ça, les chiffres ont quelque chose de froid et de désincarné. Derrière ces numéros sans existence se dissimulent pourtant des personnes, avec chacune son histoire, ses combats et ses découragements. Attention, les chiffres sont cependant invérifiables, puisqu’il est très difficile de répertorier ce type de déficiences, les personnes atteintes s’isolant assez facilement.
C’est le souci : lorsqu’on perd progressivement l’ouïe ou la vue, on est de plus en plus effrayé et on se met à l’écart. La peur du monde, de son environnement agressif et des contraintes multiples qui vont avec. L’envie de se replier sur soi, de ne pas affronter les autres, et surtout, par-dessus tout, le désir de ne dépendre de personne.

L’ÉPINEUX SUJET DES TRANSPORTS

Depuis 1999, l’association Dassî (Développement des actions spécifiques pour les sensoriels des îles) se bat à la Réunion pour que malvoyants et malentendants aient une vie sociale et culturelle. Sa présidente fondatrice, Sœur Marie-Bernadette, enveloppée dans un voile gris, le regard résolu et un perpétuel sourire accroché au bord des lèvres, explique l’action menée par l’équipe : “Nous agissons uniquement sur cette notion de social et de culturel. D’autres structures sont en place pour l’insertion scolaire et professionnelle. Nous formons aussi des personnels, dans toute la zone océan Indien. Il s’agit d’informer. Le problème, c’est que les déficients sont difficiles à localiser.” C’est toujours le très problématique sujet des transports qui empêche de répertorier ces personnes. “Quelqu’un qui est déficient visuel et qui habite dans les Hauts par exemple ne pourra pas se déplacer comme il le souhaite et dépendra toujours de quelqu’un d’autre. Et puis ici les transports ne sont pas adaptés, tout comme le département en général. À chaque fois, l’argument des administrations est le même : pas assez de moyens financiers.”
Ainsi, les idées ne manquent pas, mais leur réalisation est freinée par des cordons de la bourse plutôt serrés. “Par exemple, mettre en place une sorte de magnétophone dans les bus qui indiquerait les arrêts, ce n’est pas difficile et ce serait peu coûteux.”
Ce peu d’investissement dans le domaine des déficiences sensorielles a pour résultat un manque de cohésion des personnes concernées.
Alors comment faire ? Sœur Marie-Bernadette prône donc l’information : “Les personnes déficientes, tout comme les administrations, ne sont pas suffisamment au courant des dispositions mises en place en faveur des personnes handicapées.
Par exemple, l’envoi de courrier en braille est libre d’affranchissement. J’ai connu une personne aveugle qui a été à la Poste, les employés voulaient lui faire payer les timbres” (contactée, la Poste centrale confirme que les envois en braille ne sont pas payants et suggère aux employés non-informés de jeter un œil sur le paragraphe 028 du guide de la Poste). Alors, puisque la culture passe par l’insertion sociale, il est donc important d’avoir accès à l’information.
Première révolution dans cette ère technologique : l’informatique. Grâce à cet outil, les déficients auditifs et visuels peuvent s’informer, par le biais d’un système de transcription braille ou auditif. Dans ses locaux du Saidev (Service d’accompagnement et d’information des personnes déficientes visuelles), Dassî a mis en place ce type de procédé, afin que les malvoyants prennent connaissance des différentes activités telles que réunions, conférences ou expositions.
Les médias télévisés sont également sollicités pour que les émissions ou les journaux soient diffusés avec un traducteur en langue des signes.

C’EST L’UNION QUI FAIT LA FORCE !

“Ça se fait un petit peu à l’heure actuelle, mais ce n’est pas suffisant, il faudrait que ce soit systématique.”
Dans le même ordre d’idées, l’association œuvre pour que les documents administratifs soient retranscrits en braille. “Nous travaillons actuellement dans ce sens avec la maison de la communication François-Mitterrand pour l’étiquetage des vidéos.”
En agitant le microcosme réunionnais à grands renforts de journées d’information et de sensibilisation, Dassî entend bien faire bouger les choses. Sœur Marie-Bernadette tient à souligner : “Nous ne nous adressons pas seulement aux personnes handicapées, Dassî est destinée à tous les publics, professionnels, parents d’enfants sourds, administration, ou plus simplement, à ceux qui ont envie de communiquer. Nous donnons ainsi des cours de langue des signes adaptés à tous les publics et nous initions également à l’écriture braille.”
Un fois l’information ingérée, les sensoriels peuvent accéder à la culture proprement dite.
“Un effort devrait être engagé à ce niveau auprès des administrations. Pour une manifestation comme le printemps des musées, il n’y avait pas de tracts en braille, pas d’information relayée en langue des signes. C’est mon grand regret. Nous l’aurions su avant, nous aurions fait des démarches pour que cela soit fait.
Notre action consiste aussi à se mobiliser pour que les administrations fassent ce type de choses.”
Les pièces de théâtre ou les conférences en langue des signes existent déjà, même si la pratique n’est pas très répandue. “Il faudrait en revanche, pour les expositions de photos ou de peinture, mettre les informations relatives aux œuvres en braille, et pourquoi pas une reproduction complète en braille ?” Les démarches auprès des diverses instances municipales se heurtent toutefois à une certaine indifférence polie.
Du coup, les demandes relatives aux documents en braille ou les propositions de traduction en langue des signes pour les manifestations sont à réitérer à chaque animation.
C’est une évidence : la mise en place des dispositifs pour les handicapés n’est pas inscrite dans les réflexes administratifs.
Sœur Marie-Bernadette, qui énonce cette réalité, s’arrête un instant de parler, avec une franche ferveur peinte sur le visage : “Un jour quelqu’un, dans une administration, m’a même dit : il y a trop peu de personnes concernées. Même s’il n’y avait qu’une personne, une seule personne, il faudrait faire quelque chose ! Et puis, si nous étions plus nombreux à nous battre, nous serions mieux entendus.”
À côté de nous, une jeune femme aveugle explique à une autre personne, émue, les difficultés qu’elle rencontre dans sa vie quotidienne, les petits tracas qui s’accumulent et qui empoisonnent son existence. Alors, sortir seule, aller au théâtre ou à une exposition, ce n’est pas encore vraiment à l’ordre du jour.
Le chemin qui mène à la culture est parfois tortueux. S’il est facile d’imaginer des actions telles que des visites guidées adaptées aux déficients sensoriels, comme par exemple l’Aquarium de Saint-Gilles ou le Jardin des épices, la mise en place de ces activités est bridée par la lenteur de la mobilisation.
Dassî travaille en ce moment avec l’Office du tourisme de Saint-Denis pour que le parcours des journées du patrimoine, programmées en septembre prochain, bénéficie d’une traduction en langue des signes.
Et pourquoi ne pas imaginer des initiations à la céramique, à la danse, à la percussion africaine… Tout est question de moyens humains et financiers.
C’est Sœur Marie-Bernadette, qui martèle, en guise de conclusion : “J’ai appris cela, oui. Quand on est peu à se battre, on est faible. À l’inverse, plus on est nombreux, plus on est fort.”

Source : Clicanoo.com – 16/07/2003 à Suisse

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