La main des sourds

Débat sonore sur la culture sourde

Il se prénomme Gauvin. Il est né complètement sourd il y a quatre mois. Dure fatalité? Non! Ses parents, ou plutôt ses “parentes” – Sharon
Duchesneau et CandyMcCullogh, les mères, elles-mêmes sourdes et lesbiennes – l’ont voulu ainsi. Ça n’a pas été facile: il a fallu trouver un donneur de sperme qui avait le “bon” gène de la surdité. Or les banques de sperme les éliminent systématiquement Nullement roman de science-fiction que ce cas proprement hallucinant, révélé cette semaine aux État-Unis. Le débat qu’il a soulevé fait rage depuis lundi dans les journaux de toute l’anglophonie. Le Washington Times et The Guardian, notamment. Où on a pu lire une des mères du rejeton expliquer que “s’il avait pu entendre, il aurait été difficile d’élever cet enfant dans la culture sourde”. Dans le ROC (rest of Canada), le National Post, hier, consacrait un éditorial au cas du petit Gauvin McCullough. Le journal torontois y voit “l’apothéose d’une mode intellectuelle” qui, dans les dernières années, a tenté d’éliminer le mot “handicapé”. Cette “revendication bénigne visant à prévenir une stigmatisation dure et injuste s’est muée en une croyance regrettable et aberrante selon laquelle il est acceptable de donner volontairement un handicap à un enfant.” Selon le Post, les arguments qu’on utilise contre le mythe de l’enfant parfait, ce nouvel eugénisme, peuvent servir dans le cas de la “sélection génétique visant à produire de l’handicap”. Le Post fait remarquer que tout parent sensé prend conscience un jour ou l’autre qu’il vaut mieux ne pas trop pousser les enfants dans des voies qu’ils ne souhaitent pas nécessairement; le Post donne les exemples du hockey et du concours de beauté. “Or, s’il est raisonnable de ne pas aller contre la nature de nos enfants ni de les pousser au delà de leurs capacités, il est a fortiori condamnable d’altérer délibérément leur nature et de limiter leur potentiel.” Margaret Wente, chroniqueuse au Globe and Mail, rappelait jeudi que le “militantisme sourd a des racines communes avec celui des personnes handicapées”. Les deux mouvements empruntent cependant des chemins divergents de nos jours. Alors que les handicapés visent l’intégration, plusieurs sourds optent pour une forme d’autoségrégation. Ces derniers considèrent que le fait “d’infliger des thérapies” aux jeunes sourds ou, pire, d’insérer des implants, c’est “non éthique et cruel”. Pourquoi s’évertuer à “transformer une personne sourde heureuse en personne mi-entendante”? Les militants sourds parlent de la
“brutalité de l’assimilation” d’une façon qui rappelle le discours des autochtones, dit Wente. Dans cette logique, les implants cochléaires non
seulement sont “inutiles mais représentent une menace au “droit inhérent au silence””. Les militants prétendent que la sous-culture sourde constitue “un monde artistique, historique et linguistique riche, dans lequel la personne sourde se sent beaucoup mieux”. En d’autres termes, dans cette perspective, vouloir que les enfants sourds se mêlent aux autres relève d’une sorte “de haine de soi”. Pour la mère du petit Gauvin, si tant de parents sourds souhaitent avoir des enfants entendants, c’est qu’ils “n’ont pas confiance en leur identité”. Ces gens, dit-elle encore, ont été conditionnés à croire que le monde des entendants est meilleur, “ce qui est faux”. Wente confie alors que ses propres grands-parents étaient sourds, alors que sa mère ne l’était pas. “Je suis certaine que mes grands-parents n’ont jamais souhaité ne serait-ce qu’une seconde que leur fille fût sourde comme eux.” Ce qui désole la chroniqueuse, c’est qu’à forger ainsi les enfants à leur propre image, les parents restreignent radicalement l’éventail des possibilités: “Gauvin ne sera jamais un chanteur ou un musicien, un preneur de son, une personnalité du monde de la radio ou de la télé, etc. Il n’entendra jamais le chant d’un oiseau, la musique de Bach ou le bruit des vagues. Gagnera-t-il en autonomie grâce à sa surdité? Je ne crois pas, mais je ne suis qu’une “oraliste” [discrimination des sourds par les entendants, comme on dit “sexiste”].” Dans le Globe and Mail jeudi, James Roots, directeur de l’Association des sourds du Canada, répliquait aux critiques faites à l’endroit des mères de Gauvin. Lui-même sourd et père adoptif d’un enfant sourd, il faisait remarquer que “les non-sourds, au lieu de voir en Gauvin un bébé parfaitement normal, adorable mais qui s’adonne à être sourd, ont réagi comme s’il était un monstre de Frankenstein”. Roots dénonce les termes “extrêmement forts” utilisés pour condamner les mères de Gauvin: “ingéniérie génétique”, “acte horrible”, “non éthique”, parents “sans coeur”. Cela trahit à ses yeux une attitude hostile à la surdité et la culture sourde. Roots distingue les sourds de naissance et les autres, ceux qui le sont devenus, concédant que, dans le premier cas, être sourd peut être “traumatisant”. Dans le second, cependant, “la culture sourde est tout aussi merveilleuse, attirante et unique que tout autre culture ethnique”. En effet, poursuit-il, elle a “ses propres valeurs, normes, comportements, rituels, art, divertissement, héros et, oui, sa propre musique. Qu’elle ait sa langue propre n’empêche pas ses membres de fonctionner pleinement dans la société majoritaire qui ne l’utilise pratiquement pas”. Les sourds préfèrent se refermer sur eux-mêmes? Roots rétorque: “90 % des sourds sont nés dans des familles non-sourdes. Comment pourrions-nous ne pas interagir avec le monde extérieur?” Pour Roots, il n’y a pas tellement de différence entre des parents prêts à “faire ouvrir le crâne de leur enfant pour y implanter de la technologie numérique” afin qu’il soit “semblable à eux” et d’autres parents, tels Duchesneau et McCullough, “qui veulent que leur enfant soit semblable à elles”, c’est-à-dire sourd. Roots insiste, du reste: il ne s’agit pas ici “d’ingénierie génétique”. La méthode était naturelle: “Elles n’ont pas manipulé ou fait muter de gène, pas plus qu’elle n’ont opéré le foetus ou fait sur l’enfant, une fois né, du bricolage technologique.” Les personnes handicapées “vivent des temps difficiles”, affirme Roots en rappelant que des milliers de Canadiens ont soutenu que “Robert Latimer ne devrait pas payer pour le meurtre de sa fille parce qu’elle était handicapée”. D’autre part, poursuit-il, les gens prétendent que Duchesneau et McCullough devraient “être condamnées en raison de la naissance de leur fils, puisqu’il est sourd”. Il semble bien, conclut-il de troublante façon, que les “non-handicapés veuillent nous faire disparaître, à la fois par l’entrée et par la sortie”. Notons enfin que le 14e Congrès mondial des sourds aura lieu à Montréal en juillet 2003. Catégorie : Éditorial et opinions

Soucre : Le Devoir – 19/07/2003 à Montréal ( Canada )

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