Massacre en sous-titres

En marge du festival, les heurs et malheurs des professionnels de l’image dont les métiers sont bouleversés par l’irruption du DVD

Ils ne montent pas le tapis rouge des marches du Palais des Festivals de Cannes, on ne voit pratiquement jamais leurs noms au générique des films, des téléfilms ou des documentaires, leur travail est fondamental et pourtant ils restent les inconnus et les parents pauvres du métier : ce sont eux ou elles qui font les sous-titres en français des oeuvres étrangères. Un métier passionnant et décevant à bien des égards.

Qu’on en juge. Pour l’exercer, il faut, après un DESS de langues étrangères, un concours extrêmement difficile où est admis un candidat sur 100. Enfin, on peut tenter de travailler. Mais les conditions sont rudes : pas d’assurance chômage (une protection sociale tout de même, l’Agessa), pas de congés payés, pas de sécurité de l’emploi bien sûr et souvent d’interminables plages creuses. Pascale Joseph qui a sous-titré en français de prestigieuses séries américaines comme Friends, Absolutly Fabulous ou Ally Mc Beal dit joliment qu’elle passe de «longs moments d’oisiveté inquiète». Et ne parlons pas de rémunérations. Une fiction de quatre-vingt-dix minutes qui demande plus de douze heures de travail non stop pendant quinze jours environ, est payée 1 200 euros bruts pour un téléfilm et 3 500 euros pour un film de cinéma – que l’on travaille sur un chef-d’oeuvre ou un Eddie Murphy…

«C’est une situation scandaleuse», estime Emmanuel de Renvergé, délégué du syndicat national des auteurs et des compositeurs. Il a alerté dans une lettre ouverte adressée aux chaînes de télévision, aux distributeurs, aux laboratoires, aux entreprises de doublage et de postsynchronisation déjà signée par 290 de ces professionnels (il y en a environ 400 qui travaillent en France). M. de Renvergé préfère les désigner du terme plus approprié de «sous-titreurs adaptateurs» – «car ce sont de véritables artistes».

Un art qui exige technique, imagination et finesse. Dans un premier temps, l’artiste reçoit le texte intégral avec les dialogues découpés seconde par seconde et la cassette en VO. La première difficulté évidemment est de faire coïncider le texte du sous-titrage avec ce que l’on voit à l’écan. Bien souvent et en particulier pour l’anglo-américain, on ne peut pas toujours tout traduire. D’ailleurs, dans les films des années 50, on ne sous-titrait souvent qu’environ 50% du texte. A présent, la proportion est nettement plus considérable. Pour gagner de la place, on évite par exemple, de sous-titrer «Hello John» ou «Good morning».

«Notre impératif catégorique, c’est la compréhension globale du texte», commente Pascale Joseph qui a travaillé sur Million Dollar Hotel de Wim Wenders. Mais les difficultés s’accumulent, dont la résolution exige beaucoup d’intelligence. Par exemple quand deux ou plusieurs personnages parlent en même temps.

Et puis il y a bien sûr les difficultés liées aux «faux amis», au champ lexical, au vocabulaire des techniques et des professions. Cela nécessite parfois un long travail de recherches. Et bien souvent il faut tenir compte des mentalités. Sans parler des inévitabes censures concernant principalement les noms de marques et les noms à caractère plus ou moins obscènes : nos deux jeunes sous-titreuses ont trouvé plus d’une cinquantaine de termes ou de périphrases pour traduire «fuck you», qui vont du sens le plus cru aux plus gentils «Je t’emmerde» ou «Va te faire voir».

Bien que le travail des sous-titreurs soit essentiel à l’industrie du cinéma, les tarifs ont considérablement diminué depuis dix ans, pour atteindre une rémunération à peine équivalente au SMIC horaire. Et c’est pourquoi la corporation se mobilise. «Les laboratoires qui sous-traitent le travail de sous-titrage pour les télédiffuseurs subissent de plus en plus de pressions pour diminuer leurs coûts de production, explique Emmanuel de Renvergé. Forcément, la qualité diminue, et de façon inquiétante, surtout pour la télévision, le câble et le DVD en particulier, auquel nous livrons notre travail clé en main. Les chaînes et les distributeurs de DVD qui prétendent promouvoir le cinéma et les séries de qualité refusent de comprendre qu’une mauvaise adaptation dessert l’oeuvre, entache leur image et discrédite leur discours. Nous ne voulons pas être complices.»

Pieuse intention, d’autant que des sous-titres sérieux sont aussi choses précieuses pour les sourds et les personnes âgées et que c’est un excellent moyen d’apprentissage des langues. «Mais que voulez-vous, à la télévision on travaille beaucoup trop vite, souvent 16 heures sur 24 pour gagner du temps, se désole Anne Trarieux. Le résultat s’en ressent inévitablement.»

Source : Le figaro – 23/05/2003

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