Les mots de Nathalie Sarraute et les signes d’Emmanuelle Laborit étaient sur la scène du Vivat Entendre sans s’entendre, comprendre sans entendre

Cruelle, la langue française garde les traces du regard que l’on a si longtemps porté sur les sourds. Ainsi l’intelligence et la raison peuvent-elles encore aujourd’hui se confondre avec « l’entendement ». De même, un défaut de compréhension est-il toujours qualifié de « malentendu ». Les mots ne font pas que porter du sens. Ils révèlent aussi ce qui est derrière le sens, l’histoire culturelle du pays ou la psychologie de celui qui parle. Ils délivrent aussi un message caché, inconscient ou volontaire, inavoué voire inavouable. Mardi soir, dans un Vivat bondé, démonstration fut faite que l’on peut comprendre sans entendre ; que l’on peut entendre sans comprendre ; tout autant d’ailleurs que ne pas se comprendre tout en s’entendant. Une extraordinaire démonstration.
Il y avait là, sur le plateau, six personnages. Deux hommes, « entendants », et s’exprimant en langue orale française ; leurs « doubles », deux femmes, sourdes, et s’exprimant en langue des signes, dont Emmanuelle Laborit ; deux musiciens, enfin, l’une accordéoniste, l’autre altiste. Dans la salle, autant d’entendants que de sourds (dont de nombreux adolescents issus d’instituts spécialisés).
La pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui, pour un non », adaptée en langue des signes par l’International Visual Theatre, raconte l’histoire de deux êtres et du lien qui les unit depuis de longues années. Comme toujours chez Sarraute, l’intrigue suit les chemins inattendus qu’ouvrent les mots.
L’affaire commence par une interrogation : « Je sens que quelque chose ne va pas ». Puis par une question plus précise : « Qu’est-ce que j’ai fait ? ». Plus précise encore : « Qu’est-ce que je t’ai fait ? ». On comprend alors comment le battement d’aile d’un papillon provoque parfois des cyclones dévastateurs. Le grief, anodin, porte sur une phrase. Emmanuelle Laborit et son double parlant reprochent à leurs vis-à-vis une phrase, dite il y a plusieurs années. Une félicitation d’après succès qui s’était traduite par : « C’est bien, ça ! ». Alors, où est le problème ? Le problème, c’est « l’étirement » entre le « bien » et le « ça » ; le problème, c’est l’accent mis sur le mot « bien ». Le problème, finit par lâcher Emmanuelle, c’est « le ton condescendant ». Comme on feuillette un album de photos, les deux êtres relisent les pages de leur histoire commune. On comprend alors que derrière le voile des souvenirs se cachent une multitude de rancoeurs, de pulsions de haine, et même, d’envies de meurtre… Un gouffre finit par séparer les deux êtres, un abîme où chutent, les uns après les autres, toutes les petites pièces qui formaient l’édifice si fragile de leur amitié. Jusqu’à des « guillemets », « ceux que tu mets à la poésie, aux poètes ; ceux que tu me mets à moi ; ceux que tu mets à la folie ». L’extraordinaire, dans toute cette histoire, c’est bien sûr la force dévastatrice que Nathalie Sarraute confère aux mots, pas seulement « aux mots qu’on a eus » mais aussi « aux mots qu’on n’a pas eus ». L’autre extraordinaire, c’est que les malentendus, les sens cachés, les nuances innombrables – du blanc au noir en passant par tous les gris – qu’un mot peut revêtir, tout cela a pu être traduit dans une langue des signes qui, comme l’ont répété Emmanuelle Laborit et ses amis après le spectacle, est bien une langue à part entière. Sans guillemets.

24/10/2002

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