La main des sourds

L’Étape à l’écoute des sourds

Depuis trois ans, l’antenne du service santé de la ville accueille ceux qui ne peuvent communiquer que par la langue des signes. Une démarche d’insertion qui inclut une information sur le SIDA

LE phénomène épidémique est en régression mais le fléau continue à ravager des vies, malgré les campagnes d’information lancées notamment vers la jeunesse. Et s’agissant d’une maladie grave mieux prévenir que guérir, surtout quand il n’existe pas de vaccin contre le virus. Prévenir, en adaptant le message. Les sourds et malentendants (population particulièrement vulnérable parce que mal ou peu renseignée sur les risques de contamination), sont conviés, le mercredi 21 (de 14 h à 18 h salle des conférences de l’hôtel de ville) à un rendez-vous d’information sur le SIDA. Une conférence qui sera donnée tout naturellement dans le langage des signes, par Michel Pardé, un militant de l’association Aides qui est lui-même sourd. Les auditeurs qui jouissent d’une bonne ouïe sont aussi les bienvenus. L’exposé sera traduit simultanément en idiome vocal…

L’expérience tourquennoise

Un évènement, et une première qui s’inscrit dans la démarche d’insertion ou d’intégration engagée depuis trois ans par la municipalité, en direction de nos concitoyens atteints de surdité, un handicap le plus souvent congénital. Et il a fallu une rencontre fortuite entre le professeur Titran, adjoint à la santé à cette époque, avec son homologue tourquennois, pour générer cette initiative. La permanence de Sourdmedia, instituée dans la cité du Broutteux, était essentiellement fréquentée par des Roubaisiens. Un nouveau satellite de cette association, basée à Lille, a trouvé d’emblée son orbite à l’Etape, une antenne d’accueil, d’écoute et de médiation pour les populations en perte de repères que venait de déployer au 121, rue Jules-Guesde, le service santé de la ville.

Echange de savoirs

Sourdmedia, qui y tient permanence tous les mercredis de 9 h à 12 h (et bientôt le mardi sur rendez-vous) pour apporter une aide à la communication gestuelle aux exclus de la communication orale, a très vite étendu son audience, puisqu’ils sont 26 à fréquenter la maison, pour plus de 120 passages, et un peu plus de 400 interventions par an.
L’Etape joue désormais les têtes de pont dans un réseau d’échange de savoirs. Des connaissances qui touchent aux domaines pratique (prendre le bus, remplir un formulaire), domestique (tapisser, cuisiner) ou classique (apprendre les mathématiques, maîtriser une langue). Dans cette optique, deux responsables de l’équipe, Isabelle Vanspeybroeck, directrice de l’Etape, et Jérôme Cailleau, agent de convivialité, ont suivi un stage de formation en langue des signes française (LSF), l’équivalent de l’espéranto sur le mode gestuel pour les sourds d’expression française.
Un investissement abondé par le recrutement, voici un an, de Denis Planchon, un animateur « bilingue » qui accueille, informe, oriente, pour favoriser l’autonomie des personnes qui ne peuvent échanger que par le registre visuel. Ne serait-ce que par des conseils pratiques comme le fonctionnement d’appareils électroménagers, l’art et la manière d’accomplir son devoir d’électeur (dans un bureau de vote reconstitué à l’identique), et une familiarisation avec la nouvelle monnaie européenne. Ce programme s’est concrétisé par des interventions ponctuelles au centre médico-social précoce, pour sensibiliser les ortophonistes et conseiller les parents d’enfants sourds (pour les inciter à se former à la langue des signes). Ce partenariat s’est aussi instauré avec les organismes sociaux. A la caisse de sécurité sociale par exemple, les assurés sourds n’ont plus besoin d’interprète : ils sont reçus directement par un agent « maîtrisant » la LSF.

Bannie jusqu’en 1992

D’autres actions sont en cours notamment une sensibilisation du personnel du CHR, en partenariat avec un institut de formation, pour sensibiliser le personnel soignant à l’accueil des patients atteints de surdité profonde. Une « corde vocale » de plus pour le pool ressources linguistiques de l’hôpital, où un agent polyglotte reste disponible 24 h sur 24. De nouvelles mailles dans un tissu de solidarité que les associations et quelques municipalités s’efforcent de tisser. Et il y a encore de l’ouvrage à mettre sur le métier. Comme l’explique Laurence Dudek directrice de Sourdmedia, « on assure l’accompagnement social de 300 personnes sourdes dans le département. On évalue à 2 000 celles qui ne peuvent communiquer sans recourir au langage des signes ». Une langue gestuelle pourtant bannie pendant très longtemps (jusqu’en 1992), dans l’univers des sourds, qui n’avaient d’autres vecteurs que la lecture labiale.

Source : ? – 08 Décembre 2001

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