Le professeur abusait de ses élèves malentendants

Jusqu’à vendredi, l’ancien professeur de l’IRPA de Ronchin est entendu à Douai pour agressions sexuelles sur onze élèves entre 1982 et 1998.

BARBU, grisonnant, de taille moyenne, tout de noir vêtu, le regard fixe derrière ses lunettes, c’est le front bas que Michel Pras, 56 ans, entre dans la salle d’audience de la cour d’assises de Douai, ce mercredi matin. Une petite salle pleine. De l’autre côté de l’allée, ils sont onze enfants devenus adolescents, quatre garçons, sept filles, tous déficients auditifs, anciens élèves de l’institut des sourds et malentendants de Ronchin, l’IRPA, accompagnés de leurs avocats, parents et d’une traductrice venue retranscrire en langage des signes l’ensemble du procès. Un procès qu’ils attendent depuis des années.
Lettres anonymes
Les faits pour lesquels l’homme va être jugé pendant trois jours ont eu lieu entre 1982 à 1998, mais ce n’est qu’en 1997 que les premiers soupçons émergent contre lui. C’est en effet dans le courant de cette année que des lettres anonymes parviennent au SRPJ de Lille, mettant en cause Michel Pras, professeur à l’IRPA de Ronchin, des lettres l’accusant de pédophilie et indiquant que plusieurs enfants en seraient victimes. Son directeur, ayant eu vent de quelques « gestes déplacés », doute plutôt de la parole des enfants. Il l’invite même à déposer plainte contre X pour contrer ces lettres diffamatrices. A cette époque, Michel Pras conteste les faits. Il va même jusqu’à suivre ce conseil…
Mais lorsqu’en décembre 1998, la mère d’un ancien élève porte plainte après que son fils lui ait confié avoir été victime, dix ans plus tôt, d’attouchements sexuels de la part de ce professeur, dix autres victimes décident de sortir de l’ombre et viennent à leur tour déposer leur déclaration au commissariat de Faches-Thumesnil.
Michel Pras est interpellé par la police qui l’auditionne. Là, il avoue tout : à certains de ses élèves âgés de 8 à 12 ans, il inflige des caresses et les oblige à des fellations, sous la menace de gifles. Les faits se déroulent lorsqu’il est seul avec l’enfant, à la fin du cours individuel d’orthophonie, à l’IRPA de Ronchin ou à l’école George-Sand de Faches-Thumesnil.
En plus d’agressions sexuelles, le professeur est accusé de violences pratiquées dans le cadre de ses méthodes d’enseignement. L’une des victimes déclare avoir été giflée et s’être fait cogner la tête sur le bureau.
A l’époque, certains s’étaient confiés à l’un des professeurs. Celui-ci avait alors questionné son collègue, mais il avait nié, mettant sur le compte du malentendu les faits reprochés.
Après avoir été classé une première fois, le dossier passe finalement en correctionnelle, mais, étant donné que les victimes sont mineures de quinze ans et que l’accusé avait autorité sur elles, l’affaire est finalement renvoyée devant une cour d’assises. Un parcours judiciaire laborieux pour une affaire qui semble péniblement sortir de l’ombre.
Hier, devant la cour, l’accusé commence par larmoyer. A l’aise pour peser ses mots, il rappelle son année de naissance, 1944, celle de la mort de son père, 1948. « Ma mère nous a élevés seule, mon frère et moi. Je n’ai jamais dit “papa”. » De ses études, il raconte comment il a été recalé avec deux autres candidats au concours de l’Ecole normale en Isère, parce qu’il n’était « pas de la région », puis vient sa vision de son métier : « J’étais plus marié avec mon métier qu’avec ma famille, je regrette pour eux, pour ma famille. Je demande pardon pour l’irréparable que j’ai commis. »
Ce sera le seul moment de cette première journée de procès où l’accusé aura semblé se préoccuper de ses victimes. Lorsqu’à la barre, il réitère ses aveux pour seulement quatre des onze victimes – dénonçant une pression policière lors de ses aveux au commissariat –, il minimise la gravité des faits, expliquant que sur l’une, il a bien infligé des fellations, mais « deux ou trois, pas plus » et que sur l’autre, il n’a « presque rien fait ».
Calculateur
De sa vie conjugale, Michel Pras n’a rien à signaler. Marié en 1967, il vit toujours avec sa femme, avec laquelle il dit avoir toujours eu des relations intimes « tout à fait régulières et normales ». Ils étaient entourés d’amis qu’ils recevaient et par lesquels ils étaient reçus.
Ensemble, ils ont eu une fille puis des jumeaux, un garçon et une fille, mais le garçon est décédé deux jours après la naissance. Quand sa femme vient témoigner à la barre, tous les deux s’effondrent en larmes. « Etait-il autoritaire ? », demande la présidente du tribunal. « Oui », répond-elle. « Dominateur ? », « Non, pas du tout. Il s’est toujours bien occupé de moi et des enfants.
Il n’a jamais levé la main sur elles. Il aimait que tout aille bien à la maison. »
Des déclarations des proches, voisins, collègues, Michel Pras apparaît comme un homme sans histoires dont on ne peut comprendre un tel dérapage. L’examen psychologique décrit plutôt un homme qui ne perd quasiment jamais le contrôle de ses émotions, qui ne laisse quasiment jamais d’espace non contrôlé, un personnage calculateur, rigide, nourrissant un sentiment de toute puissance et considérant l’autre comme presque virtuel, dont la personnalité est exempt de trouble de base, mais qui a exercé des actes pervers et porteur de traits pervers.
Aujourd’hui, c’est aux victimes de s’exprimer à la barre, des victimes qui, enfin, sortent du silence.

15/11/2001

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