La main des sourds

Christa

O n frappe à la porte. Regard figé sur les lèvres de son interlocuteur, Christa Le Borgne surprend la lueur d’étonnement qui traverse son regard, et braque à son tour le sien vers l’entrée. Trois mètres plus loin, le nouveau venu n’émet qu’un vague brouhaha de sons inaudibles pour elle, et pourtant, elle le sait, parfaitement compréhensibles par les ôentendantsö présents dans la pièce. «Quand on devient sourd, c’est toute la vie qui est bouleversée. Les gestes les plus anodins, comme passer un coup de fil, deviennent inaccessibles. La moindre initiative exige plus de temps et de concentration », explique cette femme de 36 ans, ômédiatrice emploiö pour les malentendants à l’ANPE.

Un brouillard de sons inaudibles

De ces complications, la Nazairienne ne soupçonnait encore rien il y a quelques années. Titulaire d’un bac de philo, puis d’une formation d’assistante commerciale, Christa Le Borgne multiplie les postes, avant de dénicher sa voie. Salariée dans une entreprise réalisant ventes et exportations vers les Emirats arabes, hôtesse d’accueil puis responsable de l’office de tourisme de Guérande, réceptionniste dans divers hôtels huppés, assistante de direction ou employée dans la formation professionnelle des adultes en Picardie. Une expérience décisive qui lui permettra de se découvrir au passage une solide ôvocation socialeö. Lorsque les premiers signes de surdité se font jour, en 1992, la jeune femme exerce comme conseillère emploi à Châteaubriant. A l’agence comme dans la rue, les sons se mélangent, les syllabes s’entrechoquent sans qu’il lui soit possible de remettre de l’ordre dans ce qui se transforme peu à peu en un véritable brouillard vocal. «Il existe 800 types de surdité répertoriés. Or, je ne suis apparentée à aucune d’elles. Aujourd’hui, je suis sourde à 80 %, sans savoir pourquoi. Mais ce handicap m’a permis de découvrir d’autres manières de communiquer.»

91.000 malentendants en Loire-Atlantique

Car aux différents types de pathologie s’ajoutent autant de méthodes personnelles de gérer son handicap. Parce qu’elle devine mieux que quiconque les quiproquos qui planent parfois entre le monde des entendants, qui fut le sien et celui du silence, qu’elle a adopté, la jeune femme s’attache à tordre le cou à certaines idées reçues. «La Loire-Atlantique compte 91.000 malentendants. La France 5 millions, soit 7% de la population. Seuls 80.000 utilisent la langue des signes. Or, la surdité est d’autant plus difficile à cerner pour les entendants qu’elle n’est pas toujours visible.» Désireuse de retisser un lien entre ces deux univers, Christa Le Borgne entreprend, il y a plusieurs mois, une étude pointilleuse des besoins dans le département. En avril dernier, le premier service réservé à la recherche d’emploi pour les sourds et malentendants naît de sa tenacité, à l’agence de Saint-Nazaire. Une initiative couronnée par le prix ôcoup de coeurö de l’innovation, décerné par un jury national constitué des membres des différentes agences du pays. «Nous ne soupçonnions pas à quel point ces personnes étaient en attente d’une aide. Sans travail depuis longtemps, certaines ont perdu confiance en elles. Une recherche d’emploi aboutie passe souvent par la résolution d’autres problèmes personnels», confie-t-elle.

80 % des sourds sont illettrés

Des quatre coins du département, une cinquantaine de candidats à l’embauche se sont déjà frottés à sa bonne humeur continuelle. Parmi eux, 33 sourds de naissance et 17 malentendants ôsur le tardö. Pour chacun, Christa Le Borgne a élaboré un plan à la carte. «80% des sourds de naissance sont illettrés. Quand on n’a pas idée de ce que peut être un son, il est difficile de lui donner un sens. Malgré tout, certains n’osent pas avouer qu’ils ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Avec eux, je pratique la langue des signes. Pour les personnes devenues sourdes, c’est différent. La pluparrt maîtrisait la lecture avant la survenue du handicap. La majorité apprend ensuite à lire sur les lèvres.» Christa Le Borgne aide les uns et les autres à rédiger CV et lettres de motivation. A faire le deuil de leur existence antérieure aussi. «C’est le cas d’un directeur de magasin, licencié pour inaptitude. Devenu sourd en six mois, il doit élaborer un nouveau projet professionnel. Et pour cela, accepter ses nouvelles limites.» Et parce que certains ne possèdent pas l’élocution et le courage nécessaires pour tenter de franchir seuls le seuil de l’entreprise, la jeune femme assiste également les sourds de naissance lors des entretiens d’embauche. «L’essentiel est de montrer aux responsables que ce handicap n’entrave en rien l’existence de compétences. Un agent de restauration sourd peut être fin cuisinier, un ouvrier maîtriser telle technique sur un chantier. Lors de ma visite, je fais le tour de l’équipe avec laquelle il sera amené à travailler. Car c’est entre ses mains que reposera pour partie l’insertion du futur salarié.»

Persagotière et Fais-moi signe

Se placer face au malentendant, parler lentement en veillant à son articulation constituent autant de consignes permettant de lever les obstacles. Pas toujours simples à appliquer dans des entreprises où la productivité demeure un maître-mot. Restent les mesures d’exonération de rigueur lors de l’embauche de toute personne handicapée. L’effet d’aubaine engendré resterait toutefois selon la jeune femme plus que limité. «Les sociétés de plus de vingt salariés ont l’obligation légale de recruter une personne non valide. Celles qui ne le font pas doivent cotiser à l’Agefip. Il faut aussi savoir qu’un sourd embauché pour au moins une année peut voir le coût de ses appareils auditifs pris en charge par cet organisme.» Basé à Saint-Nazaire, le service oeuvre en collaboration avec l’institut de la Persagotière de Rezé, l’Urapeda de Nantes et Angers, l’associationFais-moi signe de Loire-Atlantique et le Centre de ressources pour les déficients sensoriels d’Angers. Une partie des sourds et malentendants concernés ont décroché un premier contrat de travail. «Bien sûr, on n’est pas la cour des miracles. Mais les sourds obtiennent les mêmes types de contrats, CDD ou CDI, que les entendants. Des résultats encourageants, qui devraient permettre à l’expérience de faire tâche d’huile dès janvier 2002, aux quatre coins de la Loire-Atlantique.

Source : http://www.letelegramme.com © 29 Aout 2001 à Saint-Nazaire

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