Les enfants sourds de l’école maternelle Carle-Bhaon

A l’école maternelle Carle-Bhaon de Rennes, où des enfants sourds sont intégrés dans plusieurs classes, c’est l’heure de la récréation et sous les grands marronniers agités par la tempête qui se lève, les enfants courent, jouent, crient et/ou signent, c’est-à-dire communiquent en langage des signes. Quentin et Samuel, deux enfants malentendants de cinq ans, chahutent ensemble pendant qu’une petite fille entendante fait des tresses à sa copine qui lui parle en signant. “Les enfants sourds ont tendance à rester entre eux, d’où l’intérêt d’une scolarisation précoce pour les ouvrir aux autres et les socialiser”, expliquent Sylvie, institutrice de la classe d’accueil, et Maryse, institutrice spécialisée, qui s’occupent ensemble des vingt élèves de cette classe de moyenne et grande section où sont intégrés six jeunes sourds de cinq ans.
Cet après-midi, en attendant l’autocar qui doit les amener aux musée des Beaux-Arts, les institutrices organisent un atelier de quatre jeux dans la petite salle de gymnastique : quatre groupes “mixtes” de cinq élèves sont constitués. Sylvie donne les consignes, pendant que sa collègue traduit en français oralisé, c’est-à-dire en parlant aux enfants malentendants, tout en ajoutant quelques signes simples qui les préparent à un apprentissage plus complet de la LFS (langue française des signes). Tout de suite, les mains se lèvent : “Maîtresse, on pourra tout faire ?” Quentin pose lui aussi une question immédiatement traduite par l’institutrice, qui traduit aussi la réponse. L’atelier s’engage, les institutrices vont de groupe en groupe : “Nous n’avons que vingt enfants au lieu de vingt-huit l’an passé, on sent vraiment la différence !” Une institutrice découvre tout à coup qu’un petit n’a pas son appareil auditif. “Parfois certains parents, eux-mêmes sourds, n’en voient pas l’utilité.” Après cinq minutes de relaxation sur la tapis de gymnastique, tout le monde se précipite dans le car… Une dame de service et une aide éducatrice en poste sur un emploi-jeune aident à encadrer le petit groupe. Anne-Sophie qui est titulaire d’une licence de psychologie et qui a préparé un mémoire sur la communication chez les sourds, parle de son emploi-jeune : “C’est une expérience très enrichissante, mais je souhaite que ça ne soit qu’une étape avant une formation et un véritable emploi.” La jeune fille s’occupe plus particulièrement des enfants sourds à la cantine et pendant les récréations et elle prépare les sorties et les activités extérieures.
Au musée, petite déception : la guide qui utilise la LFS est occupée avec une autre classe, l’institutrice spécialisée va donc faire la traduction, exercice épuisant.
Avant de s’installer en rond autour d’un tableau cubiste, les enfants traversent le musée et un petit sourd ne peut s’empêcher de toucher un éléphant de bronze : “C’est interdit !”, lance un jeune gardien indigné en faisant les gros yeux… Ce qui permet à tous de comprendre. A présent, les enfants sont assis devant “Bleu mouvant”, une éuvre très moderne. Ils doivent en découvrir le thème : la mer. Ils lèvent la main avant de s’exprimer en français ou en langue signée, avec à chaque fois, la traduction dans les deux sens : “C’est vrai que cela prend plus de temps et qu’il faut être attentif à la discipline pendant les blancs de traduction, disent les institutrices, mais cette forme de bilinguisme enrichit tous les élèves.” Quentin lève plusieurs fois la main. Les visiteurs du musée s’arrêtent et observent ; ils sont visiblement étonnés et attendris en découvrant, à travers la traduction de l’institutrice, que Quentin a tant et tant de choses à dire sur ce tableau. Eux aussi auront beaucoup appris durant cette visite au musée. “L’intégration permet aussi de montrer que sourds et non sourds ont les mêmes capacités intellectuelles”, commente une institutrice. Après un puzzle et un coloriage inspirés du tableau observé, retour à l’école.
Le lendemain, les enseignantes expliquent leur passion pour leur métier et plus particulièrement pour ce poste : “On travaille ensemble. Mais pour certaines activités (mathématiques, langage, prélecture) les élèves sont séparés ; ils le sont également s’il y a une difficulté particulière lors d’une leçon.” Les enfants sourds s’absentent souvent, pour la demi-heure de leçon individuelle avec l’orthophoniste, ou pour une rencontre avec la psychologue. “On essaie alors de rattraper ce qu’ils ont manqué. C’est vrai que plus que pour les autres enfants, ils ont de longues journées avec parfois deux heures de transport en taxi.”
Les deux enseignantes affirment en chéur : “Travailler en double est très stimulant. On se remet sans cesse en cause. Cette classe intégrée oblige aussi à faire plus de visuel, plus de manipulations, ce qui est très apprécié par tous les enfants.”
Maryse et Sylvie ont les mêmes objectifs pour tous leurs élèves : les socialiser, leur apprendre l’autonomie et leur donner envie de grandir en profitant du phénomène d’émulation ; leur apprendre à communiquer ; enfin les aider à acquérir un certain nombre de connaissances. Ce qui est manifestement réalisé en fin de maternelle : “C’est en CP, pour l’apprentissage de la lecture, que les choses se compliquent. Beaucoup d’enfants sourds font d’ailleurs deux années de CP.” Et elles se réjouissent des énormes progrès réalisés ces dernières années en Ille-et-Vilaine par les jeunes sourds ayant bénéficié de cette scolarisation précoce : “Certains sont même en fac !”
Et les parents des élèves entendants que pensent-ils de cette classe intégrée ? Pour Jean-Louis Frostin, longtemps président de l’Association des parents d’élèves de l’école Carle-Bhaon : “C’est un plus énorme ; c’est l’apprentissage de la différence perçue non comme un handicap, mais comme un enrichissement.” Parfois, le soir, ses trois filles chantent en signant et elles lui ont même appris quelques mots en langage des signes…

Source : http://www.humanite.fr – 08/07/1998 à Rennes (France)

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