400 spectateurs suspendus aux gestes d’Antigone

Jeudi soir, le silence était d’or au Carré Magique. Environ 400 spectateurs étaient cloués sur leurs sièges, bouches bées, rivés aux gestes vifs d’Emmanuelle Laborit, la belle Antigone. Adapté dans la langue des signes par l’International Visual Théâtre de Vincennes, la pièce antique de Sophocle a remporté un franc succès aux yeux de la majorité du public. Lumière rasante : une chaise, de la terre battue entourée d’herbe verte, un fond noir… le décor est épuré, minimaliste, comme pour mieux accentuer l’action dramatique qui va surgir dès l’apparition d’Antigone. Sa robe rouge annonce déjà les déchirements intérieurs de son coeur : ses deux frères se sont entre-tués. Créon, son oncle, ne veut pas que l’un d’eux, Polynice, soit enseveli. Une différence de traitement inacceptable pour Antigone. Isthmène, sa soeur, a beau essayer de la calmer, en accompagnant ses gestes d’une voix douce et faible : « tu brûles d’amour, mais c’est pour les morts », rien n’y fait. L’opposition émotion-raison Face à un Créon raide, intransigeant, solidement campé sur ses jambes écartées, enveloppé dans un long manteau gris, Antigone se démène. Tous deux avancent leurs arguments face au public. Mais c’est plutôt le choeur, quatre hommes et une femme, qu’ils cherchent à convaincre. Un choeur dont les mains balancent, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre. Les gestes d’Antigone et de Créon sont vifs, rapides, précis. Les bras décrivent de grands cercles. Les mains frappent la poitrine. La gestuelle alterne lyrisme et sobriété. Robe rouge ou blanche contre manteau gris, émotion contre raison, loi naturelle contre loi écrite, le dualisme de la pièce s’achève dans une mortelle folie. Antigone et son fiancé se suicident tandis que Créon tombe dans la démence. Rythmées par des bruitages réalistes et une musique angoissante, soutenus par un éclairage, les acteurs ont su faire passer leurs émotions avec les signes. Pour aider les spectateurs à comprendre et suivre les évolutions de la pièce, le Carré proposait un synopsis et un surtitrage situé en hauteur. Un public enthousiaste Parmi le public venu en masse, une délégation de sourds-muets de Saint-Brieuc a applaudi le spectacle en levant les mains. A la sortie du spectacle, le succès est unanime : « c’est une belle performance. La surprise a été totale. Le langage des signes me rappelle un peu la danse contemporaine, c’est de l’expression corporelle », raconte Frédérique. Pour Céline « la puissance des gestes est impressionnante. Elle remplace les mots pour mieux nous faire ressentir l’émotion. La fin de la pièce est colossale avec la folie qui est saisissante ». Toutefois, certains ont ressenti quelques difficultés à aborder le langage des signes : « ils jouent très bien mais vu la compréhension qu’on a, l’émotion ne passe pas de la même façon. Je n’ai pas tout compris » souligne Mélina. Et une dame d’ajouter : « on est frustré car on ne traduit rien. On ne peut pas suivre les acteurs à la lettre. On se demande tout le temps : Qu’est-ce qu’il est en train de dire exactement ? Finalement, ça montre la profondeur de notre ignorance ». Le public est venu en nombre jeudi soir faire un accueil chaleureux à Antigone, la tragédie grecque de Sophocle, mise en scène par Thierry Roisin.

Source : http://www.letelegramme.com © 17 Mai 1997 à France

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