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Emmanuelle Laborit, le talent et l’émotion d’abord

Une tragédie en langue des signes destinée aux sourds et aux entendants ? C’est le pari tenu par cette «Antigone», avec Emmanuelle Laborit dans le rôle principal. Entretien avec la comédienne sourde. Et point de vue du metteur en scène

Emmanuelle Laborit signe une Antigone bien particulière
Emmanuelle Laborit signe une Antigone bien particulière

Thierry Roisin a créé en 1995 en Avignon cette pièce d’après Sophocle qui réunit comédiens sourds et entendants. Reprise en Allemagne, puis en France, elle est pour un soir au Théâtre du Crochetan à Monthey. «En principe, les sourds connaissent moins les problèmes de barrières
linguistiques que les entendants», expliquait Emmanuelle Laborit à la
veille de la représentation en Bavière. Reste que l’une des gageures de cette aventure hors du commun aura été la création d’un style propre à
la tragédie, en langue des signes.

 

– Emmanuelle Laborit, la langue des signes que vous avez apprise enfant et que vous pratiquez tous les jours convient-elle pour jouer la tragédie?
– Il est certain qu’une expression comme «Je m’en fous» ne convient pas au tragique de Sophocle! Et comme la langue des signes n’est pas écrite, on ne peut pas trouver trace de ce qu’elle a été aux temps anciens. Nous avons dû la créer, inventer une correspondance esthétique. Cela a été long et difficile.

 

– Sur quelle base êtes-vous partie?
– J’ai lu des ouvrages de Sophocle, d’autres sur la tragédie grecque, la pièce d’Anouilh et même un roman de série noire, toujours pour m’imprégner d’Antigone. Thierry Roisin et deux autres personnes ont établi une traduction de la pièce de Sophocle en langue des signes. Mais ça ne jouait pas. Nous l’avons abandonnée et nous avons travaillé sur l’improvisation, car il n’est pas possible de dire: «Cette phrase se signe ainsi», puisque chaque comédien a sa manière très personnelle de signer.

 

– Qu’est-ce qui vous touche le plus dans le personnage d’Antigone?
– Le fait que cette femme soit liée à son destin. Les valeurs familiales aussi, plus fortes que tout. Antigone a quelque chose de sauvage qui lui vient de l’histoire de la famille.

 

– Comment s’est déroulé le travail d’improvisation avec les comédiens entendants?

 

– Aussi bien les entendants que les sourds ont apporté des idées sur la manière de signer le texte. C’est une création. Il y a eu un échange et un apport permanent de chacun dans ce travail du texte. Dans la scène d’Eros, les acteurs épellent les mots
sur leur corps. Cette idée intéressante est de Philippe Carbonneaux, acteur entendant… Il y a eu des épisodes très drôles. Avec le recul, j’en ris beaucoup… Parfois, les comédiens entendants me parlent de leur travail sur leur voix. Passionnant.

 

– Comment avez-vous fait pour communiquer aux autres toutes vos impressions au cours de ce travail?
– L’interprète Christine Grandin est là quand on répète, alors je peux dire tout ce que je veux! Et puis, Thierry Roisin connaît un peu la langue des signes. Il aime travailler
en direct. Mais on s’est vite aperçu qu’il y avait des limites dans la communication,
si bien que pour converser plus en profondeur, l’interprète nous est indispensable.

 

– Dans la pièce, la langue des signes n’est-elle utilisée que par les comédiens
sourds?

– Non, d’ailleurs l’un des interprètes du choeur est entendant, mais il ne s’exprime que par la langue des signes. Il est amusant de voir la tête des spectateurs, lorsqu’ils se rendent compte, après coup, que l’acteur n’est pas sourd!

 

– Et pourquoi ce choix?
– Pour montrer que la langue des signes n’appartient pas qu’aux sourds. Que chacun peut l’utiliser, comme une langue étrangère.

 

– Les dialogues sont-il davantage parlés ou signés?
– Il y a très peu de moments parlés. Mais la transition entre la langue parlée et la langue des signes se fait en douceur. Petit à petit, le spectateur entre dans un autre monde. Tout se passe au niveau de l’émotion. C’est cela que je veux partager
avec le public.

 

– La poésie dans la langue des signes, comment s’exprime-t-elle?

 

– Il est plus facile de la montrer que de l’expliquer par des mots! Mais tenez,
ce qui change dans un style poétique, ce sont les expressions du visage… L’utilisation du corps aussi, du mouvement… Tout cela concourt à créer le style. En fait, ce sont différents registres de langue, comme en français. Pour Antigone, il a fallu trouver un style dans les images, le rythme et l’ampleur des signes.

 

– Le metteur en scène relève que les sourds ont parfois des gestes qui peuvent paraître agressifs aux entendants. Vous a-t-il demandé de modifier
ou d’atténuer vos expressions?
– Oui, il m’a demandé de diminuer les expressions du visage de manière à avoir les joues immobiles, un peu comme un masque, puisqu’il s’agit de
tragédie. Et ce n’est pas facile, car dans la langue des signes, ces expressions
font partie de la grammaire. Elles me sont naturelles et spontanées. Alors, pour m’en défaire!

 

– Comment percevez-vous les réactions du public, puisque vous ne pouvez
le faire par l’ouïe?
– Difficile à expliquer. Je sens s’il y a une chaleur dans son attention ou quelque chose de froid.

 

– Comment les comédiens sourds font-ils pour être dans le rythme de la musique. Perçoivent-ils au moins des vibrations?
– C’est le musicien qui s’adapte à nous. On ne nous demande pas des choses impossibles! Mais il est vrai que dans la scène de Bacchus, les percussions sont très fortes et je sens que cela vibre. On nous a dit qu’il y a alors une grande harmonie entre la musique et Chantal Liennel qui signe.

 

Qu’est-ce que la troupe veut prouver par cette aventure théâtrale?
– L’important est de montrer une belle création et de bien faire notre métier. J’accorde beaucoup d’importance au fait de pouvoir travailler avec d’autres sourds et avec des entendants, des gens talentueux, des vrais professionnels. Mais je ne pense pas que cette aventure soit un prétexte pour montrer la langue des signes. L’originalité de cette création est plus
significative.

 

Source : http://www.migrosmagazine.ch – 19/02/1997 à Avignon (France)

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