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Ecouter le silence

• • • Dire « je t’aime » en un seul geste, « merci » dans un sourire… Visite à l’Ecole de langue des signes de Strasbourg, à la rencontre d’un monde où chaque silence est porteur de sens. « Mais pourquoi gesticule-t-il comme ça ? » La scène se passe dans un café strasbourgeois : à la table voisine, un individu rigolard exécute une étrange danse des mains ponctuée de mimiques, à l’adresse d’un interlocuteur qui hoche la tête d’un air entendu. Vous glissez un coup d’oeil furtif, lorsque soudain, le drôle de mime vous apostrophe… sans desserrer les lèvres ! « Bonjour, disent les mains d’Albert Tabaot, bienvenue dans le monde du silence »… Il y a 30 ans, Albert est né sans comprendre que les lèvres mouvantes penchées vers lui émettaient des sons : il était sourd. A l’époque, l’oralisation était la seule école en France : il s’agissait d’apprendre à lire sur les lèvres, et à « vocaliser » sans s’entendre. Comme tous les autres, Albert s’évertue à saisir le sens sans le son, à imiter ce qu’il ne connaît pas… Mais avec ses copains, dans la cour de récréation, il ne parle pas cette langue qui n’est pas faite pour lui : il signe.
Le corps qui s’exprime

Aujourd’hui, Albert Tabaot ne se contente plus de signer avec d’autres sourds ; depuis le mois de janvier, il transmet sa culture au grand public, à l’école de langue des signes française de Strasbourg. « A l’occasion d’une réunion avec des malentendants, j’ai loué les services d’une interprète, raconte le directeur Alain Greitzer, et j’ai été subjugué par cette langue qui se parle dans le temps et dans l’espace, où le corps tout entier s’exprime. Alors j’ai créé cette école, pour que la barrière entre le monde entendant et les sourds s’effondre, comme le mur de Berlin. » Imaginez une langue où la syntaxe n’a rien à voir avec celle du Français des entendants, où les signes régionaux existent au même titre que les accents, où un visage sans expression est une erreur grammaticale… « C’est un puits sans fond, explique Danièle Baly, élève depuis deux mois, une autre dimension dans la communication qui me manquait jusqu’à présent, sans que je le sache. » Psychologue de formation, la jeune femme n’a aucun malentendant dans son entourage, mais est fascinée depuis toujours « par l’humain et le discours ». « J’avais entendu dire que la pensée ne pouvait s’organiser que par les mots, et cela a titillé ma curiosité : les sourds seraient-ils incapables de structurer leur pensée ? Je suis donc venue, et ce fut le choc : non seulement c’est une vraie langue, mais elle véhicule aussi une culture fabuleuse, où tout est visuel… »

Le handicap invisible

A l’école de Strasbourg, on découvre la langue des signes à travers le jeu, l’image et le représentation théâtrale, selon une méthode pédagogique ludique élaborée par Albert Tabaot. Mais on apprend aussi qu’il n’existe pas de statistique globale sur le nombre de malentendants en Alsace, et que pratiquement rien n’est prévu à leur intention dans l’administration ou les musées. « Quand on croise un aveugle dans la rue, on le remarque, explique Danièle Baly. Mais la surdité, ça ne se voit pas… et donc ça n’existe pas ». Alors, pour rompre l’isolement, Alain Greitzer et son équipe ont choisi de dédramatiser le handicap, d’en faire un atout, une corde de plus à son arc. « Nous qui sommes entendants, nous gagnerions tous à écouter le monde du silence, martèle-t-il, car il a plein de choses à nous dire. » Lorsque l’on quitte Albert Tabaot, la petite gêne du début face à cet inconnu qu’on ne comprend pas s’est effacée. Et l’on se sent, sans bien savoir pourquoi, des fourmis dans les doigts…

Renseignements et inscriptions : Ecole L.S.F de Strasbourg, 5 rue des Couples, 67 000 Strasbourg / * 88 36 89 87

Source : http://www.dna.fr © 05 Septembre 1996 à Strasbourg

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