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La planete des signes

C’est sous la direction de Thierry Roisin que les acteurs de l’International Visual Theatre vont interpréter la pièce de Sophocle

C’est dans les douves du château de Vincennes, exposés aux intempéries, que les acteurs sourds de l’IVT (1) ont dû répéter «Antigone» sous la direction de Thierry Roisin. Le ministère de la Défense récupère la tour où ils s’étaient, depuis 1976, lancés dans la première aventure culturelle de la communauté sourde – théâtre, édition, vidéos. Ils devront trouver un autre lieu, faute de quoi «Antigone» sera la dernière création de l’IVT. Ce serait une perte sèche pour la culture française, qui s’est enrichie, grâce à eux, d’une nouvelle dimension. La découverte de la planète des sourds (2), après des siècles d’ignorance et un siècle de malentendus tragiques (depuis le Congrès de Milan qui interdit en 1880 la langue des signes), est analogue aux découvertes des astronomes: il y a quelque chose là où il n’y avait rien. Le vide n’était pas vide. Nous avions des voisins si peu bruyants qu’ils passaient inaperçus. On les prenait pour des débiles. Comme les gauchers, ils étaient les grands oubliés de la technologie: exclus du téléphone, de l’interphone, de la radio, de la télévision, exposés aux accidents, en marge du feuilleton qui nous tient lieu d’histoire. (Le fax, heureu-sement, leur permet derentrer dans la danse.) N’ayant pas, comme les aveugles, l’avantage d’être visibles, ils n’inspirent aucune compassion mais déclenchent plutôt les rires, comme le professeur Tournesol. Le rire vient du décalage: ils ne sont pas sur la même longueur d’onde. Comment prendre au sérieux une infirmité invisible? C’est ainsi que, pendant des décennies, la science a voulu les transformer en entendants de la même façon que l’Eglise a voulu transformer les juifs en chrétiens. L’enfer médical était pavé de bonnes intentions. Convertir. Réparer le dommage. Gommer le décalage. La surdité n’était pensable autrement qu’en négatif, comme un manque, une maladie. Les sourds étaient tarés. On leur attachait les mains dans le dos à l’école, pour les empêcher de communiquer par signes. Effroyable torture. On les réduisait au silence en leur enlevant les gestes.
Un beau jour, avec l’aide de quelques passeurs fascinés par le potentiel créateur du monde du silence (Jean Grémion, Nicolas Philibert, Oliver Sacks, Thierry Roisin…), les sourds sont devenus visibles. Emmanuelle Laborit est apparue au firmament des stars («les Enfants du silence»). Depuis 1991, la langue des signes est officiellement reconnue. Au théâtre, au cinéma, ces acteurs-nés ont fait merveille, révélant la richesse et la grâce de la langue des signes. Révélation n’est pas trop fort: si la langue des signes est une véritable langue avec sa syntaxe, son dictionnaire, ses conventions, la langue ne se définit plus par le son mais par la transmission du sens. Le Verbe transcende le son et le silence. Pas plus que les femmes les sourds ne sont des êtres mutilés auxquels il manque un organe, mais des étrangers d’une culture différente.
Thierry Roisin parlait allemand, suédois et slovaque. Il a appris il y a dix ans la langue des signes par plaisir. Des projets sont nés: un spectacle sur Balthus, «Pierres» d’après Gertrude Stein, un «Montaigne»… Avec «Antigone», pour la première fois il adapte une véritable pièce de théâtre. «Les acteurs, pour la plupart, ne connaissent pas la pièce. Elle n’est liée pour eux à aucun archétype. Je voudrais rester au plus près de leur découverte.» Il y aura aussi du son: paroles et musique. Une nouvelle Antigone s’apprête à enrichir le mythe. Elle veut accomplir certains gestes que Créon lui interdit…
Catherine David
«Antigone», d’après Sophocle. Du 8 au 19 juillet, cloître du Cimetière.
(1) International Visual Theatre.
(2) Cf. «la Planète des sourds», de Jean Grémion.

Source : http://hebdo.nouvelobs.com © 06 Juillet 1995

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