Une prodigieuse bestiole dionysiaque

TANT de talent confine à l’insolence. De nouveau, Stanislas Nordey (vingt-huit ans) le prouve à l’envi avec ce texte d’Hervé Guibert, « Vole mon dragon » (1987, édité chez Gallimard, collection le Manteau d’Arlequin) qui lui sert d’abord de prétexte et qu’il livre en son entier, à la fin, dans une éblouissante mise en espace. On entre dans la salle à 19 heures, on en sortira vers les 3 h 30 du matin. Deux entractes : un le temps de souper sur le pouce, l’autre de boire un coup en regardant les étoiles. Huit heures de spectacle au bas mot. On n’en sort pas groggy, mais excité, irrité, épaté, voire ébloui et gentiment râleur. C’est que Nordey nous fait ça à l’estomac. Mais il y a plus de feu dedans son petit doigt que dans l’organisme entier de gens que je ne citerai pas. A vous de choisir. Tiens, à propos de doigts, nous sommes au coeur du sujet de l’oeuvre, un conte noir anthropophagique, vache histoire d’amour entre un homme, double lisible de l’auteur, et un jeune homme qui se prostitue. A la fin le premier bouffe dans une forêt deux doigts de l’autre coupés par accident… Du Bataille homo. Et rôde, en prime, le spectre du sexe de la femme. Ecriture drue, maigre. Que du muscle. Horreur de la graisse. Style glace qui brûle. Un scandale rédimé par le style. Bref, Guibert, archange tôt frappé.
Là-dessus s’est greffée la connivence avec des comédiens sourds issus de l’International Visual Theatre (IVT), jadis installé par Michel Guy dans une tour du château de Vincennes. C’est là que nous vîmes, dans une vie antérieure, le plus beau spectacle du siècle pour trente personnes à la fois, dû à l’Américain Robert Anton, qui massacrait délicatement à vue, tel Dieu, les poupées minuscules qu’il avait créées. Ce n’est pas tout à fait une autre histoire, mais la même se poursuivant, à tous sens dans le silence, sauf qu’aujourd’hui l’IVT est en passe d’être expulsé. Quand on vous dit que tout est politique ! Il y a encore que Guibert fut lié aux activités d’IVT, que son ami Thierry Jouno dirigea et à qui il fit l’offrande de « Vole mon dragon ». Revanche posthume à deux par la grâce du théâtre.
En trois parties, affichées sur un écran de guingois, il sera successivement question de propositions, des personnages et du conte lui-même. Nordey livre toutes les étapes du boulot : exposition des attendus de l’aventure en langage des signes (accessible à l’usage des entendants grâce à un appareil auditif individuel divulguant la traduction simultanée) par Levent Beskardes ; état des improvisations entre interprètes, sourds ou pas ; mise à plat, pas à pas, des situations assorties de fragments de dialogue… « Work in progress » à jet continu, tableaux d’une exposition où figureraient dans l’ordre toutes les esquisses, repentirs et coups d’estompe. Il est des séquences inoubliables. Le duo corporel de deux hommes, par exemple, enlacés dans des exercices de portés véritablement serpentins… La présence des acteurs sourds, d’une vérité criante, est sans doute pour beaucoup dans la faculté de bouleverser de ce spectacle dont l’auteur abat son jeu sans cesse, dilapide à la cantonade des trésors d’imagination et retombe sur ses pattes dans une pirouette ou un pied de nez.
Quel bandit attachant, ce Nordey ! Généreux, il ne garde rien pour plus tard. A chaque jour suffit sa dépense excessive. Demain il fera nuit. Il trouvera bien autre chose. Avec lui, la répétition se répète, jusqu’à saturation. L’objet fini importe peu. Seul compte le feuilletage des états du travail, la passion de l’enfance de l’art, quand on ouvre le ventre (le bide, aussi bien) du théâtre pour saisir ce qu’il y a dedans. Pour sûr, c’est agaçant. Il porte sur les nerfs, étire telle scène (celle par exemple, où un jeune homme à poil tambourine sur les murs, les objets, le sol, comme un sauvage ivre de liberté, moitié « David » de Donatello, moitié modèle pour le photographe Mappelthorpe). Cela n’en finit pas, la durée s’étire. On se dit qu’il exagère. Tant mieux. Jusque dans l’enfantillage, Stanislas Nordey, prodigieuse bestiole dionysiaque, use d’un sens inné du rythme, de la rupture, de la syncope.
« Vole mon dragon » a été présenté au Tinel, du 9 au 16 juillet, lors des XXIes Rencontres de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon.

Source : http://www.humanite.fr – 18/07/1994 à Avignon (France)

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.