La voix sauvage d’Hervé Guibert

Ce sont des comédiens sourds qui interprètent «Vole mon dragon»,une pièce qui nous plonge au cœur de la jungle humaine

Sa mort et puis cette maladie terrible à laquelle il a succombé en toute lucidité ont fait d’Hervé Guibert un grand écrivain. Il n’y a aucune restriction dans cette évidence. L’inspiration, ça peut être aussi le courage et l’intelligence oui, ils peuvent être compatibles  devant l’effroi d’une existence menacée. Et Dieu sait si Hervé Guibert en avait! Avec «Vole mon dragon», c’est le Guibert d’avant la tragédie dont il s’agit. Mais le soupçon est là. Première constatation: le texte est dramatique. Or Hervé Guibert  mis à part cette adaptation de «Des aveugles» par Philippe Adrien n’écrivait pas pour le théâtre. Et pourtant ses œuvres sont autant à dire qu’à lire. C’est même cette dimension orale qui manque parfois dans la lecture de ses ouvrages et qui pouvait laisser le lecteur sur sa faim: oui c’est beau mais il manque un petit quelque chose, quoi? La voix. Hervé Guibert, en quelque sorte, parlait son écriture, la déclamait ou la murmurait. Avec «Vole mon dragon», il joue donc au théâtre. De quoi s’agit-il? Mais du corps, bien sûr, des sens, du toucher, du plaisir, de la douleur, de l’amour sans l’amour, comme d’habitude. Un homme, un jeune homme, un enfant et une femme se croisent, s’interpellent, se séduisent, se violent, s’attouchent, s’aiment, ne s’aiment pas, se quittent. C’est sauvage. Comme d’habitude. Pour Hervé Guibert, nous sommes dans la plus redoutable des jungles, la jungle humaine. Il n’y a pas d’histoire, sinon la nôtre. Tout tient au poids des mots. Et de la souffrance, esquisse du destin qui attend Guibert au lendemain de cette page d’écriture. Mis en scènepar Stanislas Nordey, larévélation de ces dernières années, «Vole mon dragon» est jouée par cinq comédiens d’IVT (International Visual Theater, une équipe théâtrale composée decomédiens sourds). Cen’est pas une coquetterie sinistre du metteur en scène mais l’achèvement d’unsouhait d’Hervé Guibertqui voulait parler la «langue des signes».

Source : http://artsetspectacles.nouvelobs.com © 07 Juillet 1994

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