Dans le monde du silence

Pendant plusieurs semaines, caméra au poing, Nicolas Philibert a regardé vivre ceux que l’on appelle aussi les mal-entendants. De cette enquête, il a tiré la fresque d’un univers joyeux et émouvant

L’histoire des relations entre les entendants et les sourds est celle d’un malentendu ,séculaire. Comprendre n’est pas toujours entendre. Les sourds, on ne les entend pas. Chez eux, pas dé mots : des gestes, des corps, du visible. Qui sont ces étrangers lunaires, ces inconnus ? Qu’ont-ils à nous apprendre? Après les beaux livres de Jean Grémion (1) et Oliver Sacks (2), « le Peuple des sourds » lève le voile sur un fascinant monde parallèle. Evénement : le message que les sourds nous adressent à travers la caméra expressive de Nicolas Philibert (seront-ils entendus?), est de nature à ébranler nos certitudes intimes. Voici quatre sourds, un quatuor. Debout devant des pupitres : des partitions sont ouvertes. Le concert commence. Silence ! Les mains sculptent des volutes dans l’espace. De temps en temps, solo de gestes… Dès les premières images, le film de Nicolas Philibert nous précipite dans l’énigme du silence. Que serait un monde sans ondes sonores ?-Ni radio, ni chants d’oiseaux, ni musique, ni paroles… Nous avons moins de mal à imaginer l’univers des aveugles : il nous arrive de fermer les paupières. Nos oreilles n’ont pas le choix : ouvertes, désarmées devant les sirènes, comme les marins d’Ulysse. Nous imaginons la surdité comme une terrible privation. A-t-on la nostalgie de ce qu’on ignore? Les films muets sont-ils moins beaux ? Peut-on imaginer la surdité non comme une infirmité, mais comme un abri, une condition enviable.? Concevoir le manque comme une ouverture à une autre dimension, une autre vision ? Le paradoxe serait choquant s’il n’émanait des sourds eux-mêmes. Voyez ce jeune homme, blouson de cuir et santiags. Il parle avec les mains, volubile, convaincant. Dans sa famille, tous sont malentendants depuis des générations. _ « Nous ne fréquentons que des sourds. Nous sommes très heureux. » On le croit ! Un vieux comédien plein de charme explique en souriant : « J’aime beaucoup ma fille, mais j’aurais préféré qu’elle soit sourde, la communication aurait été plus facile. » Ils sont si gais, surtout quand ils parlent avec les mains ! Et quand ils se retrouvent entre eux ! Comme ils se touchent, se regardent, attentifs, en éveil ! Pendant des siècles, les sourds furent considérés comme des simples d’esprit. Une femme raconte : elle fut internée à 15 ans dans un asile. Une autre se souvient: dans son école, seuls les enfants étaient sourds. Les professeurs entendaient. N’ayant jamais vu d’adultes sourds, jusqu’à 12 ans elle a cru que les sourds mouraient à 20 ans ! Le temps n’est pas loin où on attachait les mains des enfants sourds dans leur dos pour les empêcher de communiquer entre eux par . signes : ils devaient apprendre à ar-ti-cu-ler avec le pharynx, la langue, le palais. Demande-t-on aux aveugles de dessiner — ou d’apprendre la langue des signes ? Etrange obsession, quand on y songe, que cette folie intégratrice ! Ce que les sourds revendiquent, et la victoire n’est pas acquise, ce n’est pas le rejet de cet apprentissage : c’est le bilinguisme. Nombre d’écoles tolèrent la langue des signes, alors qu’il faudrait l’enseigner. Non pour récuser les appareillages, les opérations, les techniques orthophoniques. Leurs succès sont parfois spectaculaires, comme en témoigne l’une des jeunes filles interrogées. Mais chez les sourds, la langue parlée n’acquiert jamais l’évidence d’une langue maternelle. Et comme il est difficile, pour un sourd, d’apprendre à faire vibrer sa glotte dans un micro, alors qu’il est si amusant, pour un entendant, d’apprendre la langue des signes ! Nicolas Philibert a la pudeur de s’abstenir de tout commentaire. Son film est fait par les sourds. Ils racontent, plaisantent, discutent, se marient, dansent, sourient, lèvent un sourcil, ouvrent la bouche, et leurs mains s’agitent comme des oiseaux voltigeurs. Quelle grâce ! Quelle précision! Des sous-titres restituent ce langage visible, ce cinéma de paroles qui transporte un sens inaudible. Les sourds ont tant à dire sur notre surdité à leur égard, notre ignorance, notre suffisance ! Et tout à coup on s’interroge : nos trésors sont-ils donc si précieux ? Etre heureux sans paroles ? Vivre sans musique ? Accepter le silence comme une dimension naturelle de l’être? Le peuple des sourds ignore la malédiction de Babel. L’existence de la langue des signes, unique espéranto en activité sur la planète, remet en question le fondement apparent du langage : son incarnation sonore.
« Le Peuple des sourds», de Nicolas Philibert. En salles actuellement.
« La Planète des sourds», Sylvie Messinger, 1990. (2) «Des yeux pour entendre», Seuil, 1990. (Voir également)
« N.O. «du 12 juillet 1990).

Le théâtre des signes

Quand le comédien Jean Dalric, ex-pensionnaire de la Comédie-Française, découvrit il y a dix ans sur une scène new-yorkaise « les Enfants du silence » de Mark Medoff, ce fut le coup de foudre. Saisi par cette histoire d’amour, d’acceptation de la différence, et surtout par la poésie de la langue des signes — qu’il parle aujourd’hui couramment —, il achète les droits de la pièce. Il se bat pour trouver un producteur qui accepte des acteurs sourds dans la distribution. Aujourd’hui, « les Enfants du silence» sontun succès. Avec, dans le rôle de Sarah, la jeune femme sourde, Emmanuelle Laborit, la petite-fille du professeur. Une brune au charme vif, à la présence intense. Joël Chalude, autre comédien des « Enfants du silence », vient d’écrire une pièce, « la Joyeuse Incommunicabilité des sourds », que devraient créer Rufus et Claude Piéplu. En compagnie de quelques habitants de ce monde du silence dont Jouvet disait, Jean Dalric le cite, que c’était lui qu’on écoutait d’abord au théâtre. Car il contient le non-dit, l’essence des mots. Odile Quirat « Les Enfants du silence », de Mark Medoff, théâtre du Ranelagh (42-88-64-44).

Source : Le Nouvel Observateur © 11 Mars 1993

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