La main des sourds

En 1880, le congrès international des éducateurs pour sourds, qui se tenait à Milan, interdisait l’enseignement des signes dans les institutions spécialisées du monde entier

En 1880, le Congrès international des éducateurs pour sourds, qui se tenait à Milan, interdisait l’enseignement des signes dans les institutions spécialisées du monde entier. Après un siècle de bannissement, la langue des signes a retrouvé peu à peu, depuis les années ’70-’80, son droit de cité en tant que langue à part entière. Aujourd’hui, l’utilisation de la langue des signes est réactivée jusqu’a devenir une langue d’enseignement. Pourtant, le débat est loin d’être terminé et la division entre gestualistes et oralistes reste tenace. En France, la majorité des écoles spécialisées sont oralistes, d’autres bilingues et deux seulement sont exclusivement fondées sur l’enseignement de la langue des signes, dispensé par des enseignants sourds. La langue des sourds est de plus en plus souvent perçue comme une langue naturelle des sourds, mai peu la considèrent comme un moyen suffisant de communication. Il y a en France, à la différence des Etats-Unis, une grande résistance à ce que le signe devienne le seul moyen de communication des malentendants. Les adversaires de l’oralisme, bien que minoritaires, sont de plus en plus nombreux à dénoncer l’utilisation abusive des méthodes orthophoniste. En Europe, le lien de l’intégration des sourds est mitigé. Si, aux Etats-Unis, l’on peut être sourd et médecin, juriste ou avocat, de tels cas ne se présentent pas chez nous. Quelques sourds – une infime minorité – ont des postes à responsabilités, mais la majorité sont employés pour l’exercice de travaux manuels. En France, 700.000 enfants malentendants sont privés d’un enseignement supérieur adapté, et la préparation de leur avenir est compromise. L’accès à la culture reste limité. Peu de salles de concert sont équipées de boucles magnétiques permettant d’amplifier les sons en réduisant les bruits de fond. S’il existe depuis peu un Minitel pour sourds qui leur transmet par écrit les messages téléphoniques, combien d’initiatives sont prises pour aider l’intégration des sourds dans nos activités culturelles? Si quelques efforts ont été faits sur les chaînes télévisées pour traduire en signes certaines émissions, notamment d’informations, on est loin des 400 heures hebdomadaires diffusées sur les chaînes US Les sourds ne veulent plus, à l’heure de la communication tous azimuts, qu’on les relègue au rang des handicapés. Aujourd’hui ils n’ont plus honte de leur infirmité, parlent plutôt de particularisme culturel et veulent faire connaître la «culture sourde». Ce soir, Jean-Marie Cavada consacre son émission «La Marche du siècle» (FR3) au «Peuple des sourds». Invités sur le plateau: Jean Gremion, auteur de «La Planète des sourds» et fondateur du théâtre des sourds de Vincennes. Jean Gremion a parcouru le monde pendant plus de cinq ans pour mener à bien son étude dans le cadre des activités de l’Unesco. Mais aussi Daniel Abbou, sourd profond, éducateur au Centre d’aide au travail et au Centre expérimental bilingue pour enfants sourds de Paris. Il nous apprend qu’il existe en France 3.000.000 de malentendants et 300.000 sourds profonds. 90 % d’entre eux sont illettrés. La «Planète des sourds» tout entière représente 130 millions d’individus: un continent silencieux, invisible, que nous ignorons par peur, par gêne, par méconnaissance profonde. Tous les aspects de la surdité ainsi que de la culture sourde seront abordés, et notamment la réponse à quelques questions clés: qu’est-ce que la surdité? Pourquoi naît-on sourd? Comment devient-on sourd? Comment vivre sa surdité? Comment améliorer l’intégration sociale des sourds? Par quels moyens peut-on favoriser leur éducation et les accès professionnels? Faut-il les encourager dans l’apprentissage de la langue des signes? Un reportage nous présentera des enfants et des adultes atteints de surdité. Brigitte, devenue sourde en 1972, a perdu au fil des années la mémoire des sons, la mémoire de sa propre voix. Sa fille, âgée de 2 ans et demi, a appris la langue des signes pour communiquer avec sa mère… Sophie, 11 ans, scolarisée dans un établissement spécialisé, suit huit heures de cours par jour en déchiffrant les signes sur les lèvres. Guy est guide pour les sourds au musée des Sciences et de la Technique de la Villette de Paris. Il sait à peine lire et écrire mais le dessin lui permet de mémoriser ses connaissances. Françoise, devenue sourde à l’âge de six ans à la suite d’otites mal soignées, à épousé un sourd. Ensemble, ils ont eu deux filles qui entendent parfaitement. Depuis leur enfance, celles-ci ont appris à mélanger la parole et les signes, refusant d’admettre le handicap de leurs parents. Communiquer est aussi pour les enfants sourds un besoin essentiel qu’ils expriment, au besoin, avec tout leur corps.

Source : http://www.sudpresse.be © 16 Septembre 1992

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