La main des sourds

Les vibrations d’Efrati

Un chorégraphe et des interprètes… sourds et muets

N’est-ce pas de l’épanouissement de l’homme que l’art tire sa plus évidente légitimité ? A ce titre, la démarche du chorégraphe israélien Moshe Efrati est sans doute exemplaire. Sans renoncer en rien à sa condition d’artiste, sans davantage glisser dans un humanisme larmoyant, il a réussi là où nul autre artiste ne s’était risqué : constituer une compagnie, Kol Demama (1), à laquelle adhèrent d’excellents solistes et où il intègre des danseurs sourds et muets. C’est dans les années soixante-dix qu’Efrati, alors principal danseur de la Batsheva Dance Company, entreprend son travail avec ces derniers. Le voilà donc devant des êtres privés d’ouïe et de parole, pour qui le geste semble de toute évidence le recours privilégié en matière de communication. La danse donc ! Mais, pour y faire accéder les sourds-muets, encore faut-il briser leur insécurité, la crainte permanente de personnalités aux facultés sensorielles réduites encore faut-il en premier chef leur offrir l’indépendance, la mobilité du corps nécessaires, suppléer à leur privation de toute référence sonore.
Pouvoir de concentration
C’est en tapant du pied, d’agacement, à l’endroit d’une élève fion entendante, qu’Efrati réalise un phénomène essentiel. Car, bien loin de lui, la jeune fille se retourne, non pas à sa voix, comme chacun le croit un instant, mais sous l’effet des vibrations portées au plancher par le coup de pied, et qui courent à elle. Les chorégraphies s’exécutent donc à l’aide de ces coups sur un sol de bois qui sont autant de signaux dont se pénètre la mémoire. Sur scène, cet apport, s’ajoutant aux signes visuels et tactiles émis par les partenaires entendants ou non, constitue tout un réseau étroit et fort subtil qui porte les danseurs sourds à se mouvoir aussi librement que leurs camarades. Impact considérable pour les premiers : ils y puisent une confiance accrue en eux-mêmes, pour accéder à cet épanouissement qui est le propre de la danse bien vécue. Leurs qualités sont d’ailleurs bien spécifiques. L’équilibre, qui est une question toute cérébrale, est infiniment plus marqué chez eux, que ne perturbe aucun parasitage sonore et qui en tirent un pouvoir de concentration phénoménal. La force, leur résistance qu’Efrati attribue à ces jeux de compensation du corps humain et à un rapport plus puissant, primitif, à la terre. A leur expressivité plus terrienne le chorégraphe oppose d’ailleurs celle, plus aérienne, des entendants. Certains pourtant murmurent ‘que cette mer-
veilleuse démarche est utilisée à des fins publicitaires. Tout ce qui est humain a ses ombres. Dommage, si cela se révélait réel ici, pour ce qui semble être, par essence, une noble entreprise.

Source : Le Nouvel Observateur © 22 Mai 1982

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