L’école des sourds-muettes-aveugles

TOUT le long d’une grande allée plantée de jeunes arbres, des champs où des moutons et des pintades marchent gravement comme

des hommes sans cervelle. Près de chaque troupeau sont des vieilles qui paraissent interchangeables tant elles sont pareilles ; elles nous regardent passer, mais n’essayons pas de les interroger, puisqu’elles nous voient : elles ne nous entendraient pas, elles ne nous répondraient pas.

Nous entrons dans un étrange royaume : sauf les sœurs de la Sagesse, silhouettes gl ises, modelées par le corset de bois, tous les êtres y sont privés de la couleur du ciel ou du chant des oiseaux.

Il en est même qui sont privés de tout ; les voici, dix femmes de tous âges qui travaillent dans une petite pièce claire. Une vieille fait des bas à revers, des revers avec un dessin ! La plus jeune copie sur un modèle pointé un motif de perles.

Il y a là des visages qui semblent mal finis ; quelque chose y fut oublié et l’on se demande avec terreur comment ces femmes coordonnent leur vie, leur vie douloureuse privée de tou.e fenêtre sur ce qui peut faire de la joie ?

« — Ne croyez pas cela, Madame, proteste la sœur Saint-Louis, qui s’occupe des sourdes-muettes-aveugles, toutes ne sont pas également intelligentes, mais tou.es ont une vie active remplie et gaie. » Une vie comme tout le monde.

Gaie ! Mais oui, une gaîté un peu puérile, mais saine et qui n’a rien de factice. La sœur s’efforce, aidée d’une pensionnaire, de déplacer, pour mieux me la montrer, une carte de France tout en relief.

Pas de succès, la carte glisse, la ficelle casse.

d’un bond, l’aide malicieuse rejoint sa plus proche voisine, les doigts s’entrecroisent rapidement, la nouvelle se répand et toute la classe rit de bon cœur de ce petit accident.

Une seule, parmi ces dix femmes, est aveuglesourde-muette de naissance. C’est Marthe Heurtin, la sœur cadet.e de cette Marie Heurtin, que son père, tonnelier à Vertou (Loire-Inférieure) avait amenée un matin de mars 1895, à la porte de Larnay. C’était le dernier recours des pauvres parents pour le petit monstre furieux et hurlant, que leur tendresse clairvoyante n’avait pu se résoudre à enfermer au Grand Saint-Jacques, l’hospice d’aliénés de Nantes.

Cette tendresse, et ce courage, car il en faut pour revendiquer de tels déshérités, au lieu de les

Marthe Heurtin, aveugle et sourde-muette de naissance, écrit à la machine.

confier à l’oubli, furent récompensés. Une étonnante fille de pêcheurs bretons, Marie-Françoise Germain, alias Sœur Sainte-Marguerite, soigna et éleva Marie Heur.in. Elle réussit à donner à cette enfant, dont il est difficile d’imaginer le complet isolement, non seulement une claire notion de toute chose, mais encore une spiritualité profonde et infiniment délica.e. Du monstre de Vertou, l’éducatrice fit une fillette studieuse, puis une jeune fille réfléchie, par laquelle l’idée de la vie et celle de la mort avaient été tour à tour envisagée, réalisée e” comprise ; la sourde-muette-aveugle mesurait le temps, aimait le beau et l’examinait avec joie. Elle était même arrivée, lorsqu’elle mourut, il y a quelques années, à se constituer une bibliothèque de son choix.

Tout en évoquant ces souvenirs, la sœur expliquais à Marthe Heurtin, le but de ma visite : parler de Larnay dans « Le Monde Illustré », parler d’elle et même la photographier. Marthe sourit, cette idée l’amuse, et, sans hésiter, elle écrit sur sa machine, dont les lettres sont en relief : « Ma-

Sœur Saint-Louis, en conversation avec deux jeunes filles (dont Marthe Heurtin) dont les gestes semblent pleins d’aisance, comme si elles jouissaient de toutes leurs facultés.

dame, je vous prie de m’envoyer ma photographie si elle paraît dans le journal. Marthe Heurtin. »

Elle me tend ce papier et s’approche de moi.

Une de ses mains tâte mes épaules, l’autre est dans celle d’une compagne. Je ne rêve pas ? Articulé sourdement, j’ai bien entendu là-bas, dans le fond de la salle : « fourrure ». Instinctivement, je rajuste mon chapeau et je remets mon gant, il n’a pas de trou, grâce au Ciel, autrement touce la classe le « verrait » et s’en amuserait.

A travers les longs couloirs, je suis maintenant mon guide vers la salle de musique, puis vers la salle d’étude des petites aveugles.

Deux têtes semblables se lèvent les premières en

La pendule est mise à l’heure par Marthe Heurtin, aveugle sourde muette, qui cependant ne la voit ni ne l’entend.

nous entendant entrer, deux petites jumelles, les filles d’un bijoutier de Lussac ; elles sont là depuis la rentrée d’octobre et savent déjà lire couramment.

— Quel âge as-tu ?

— Neuf ans.

— Es-tu bien sûre ?

— Mais oui, puisque Marguerite a neuf ans et que nous sommes jumelles !

Je regarde les deux visages malicieux et je dis à la sœur : « deux diables ».

Dans un souffle, j’entends : « deux anges ».

Qui l’a dit ? Est-ce Jeanne ? Est-ce Marguerite ?

En tous cas, les deux sont ravies de leur réponse et s’exécutent volontiers, quand je demande une chanson. A défaut des maitres ès-politique, elle réjouirait les fumeurs, puisqu’elle nous dit que l’Empereur Charlemagne, comme Vercingétorix et comme Adam, avait bien des soucis. Mais chacun d’eux : « Quand il vit ça, quand il vit ça, « Il prit une prise de tabac ».

— Comme elles sont gaies. Beaucoup plus que les sourdes-muettes, n’est-ce pas, ma sœur ?

— C’est vrai, Madame ; en général, d’abord, les aveugles ont beaucoup plus de facilité, car on apprend beaucoup plus par l’oreille que par les yeux.

Par contre, on est beaucoup plus distrait par les f yeux, les aveugles ont une vie intérieure beaucoup plus intence que les sourdes-muettes.

Deux heures ont passé et nous regagnons les rues étroites de Poitiers, ses belles églises, ses vieilles maisons.

On ne sort pas de Larnay, affligé, ni troublé ; tout en mesurant davantage le bonheur d’être simplement normal et sain, on est profondément persuadé que chacun porte en soi ses joies, ses peines et la limite de son bonheur.

NAVACELLES.

Madame Je vous prie de n’envoyer ma photographie si elle parait dans le journal. (-.

Marthe Heurt ln.

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