Florian brise le mur du son du bout des doigts

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Traducteur et interprète de la langue des signes, Florian Gautrin vient de monter son auto-entrepise. Photo Patrice Saucourt

À 27 ans, le Nancéien Florian Gautrin vient de créer son autoentreprise d’interprète en langue des signes française (LSF). Hôpitaux, forces de l’ordre, justice, entreprises… Dans ses mains, la magie de la rencontre et du dialogue entre deux mondes.

BTS et licence en programmation informatique. Systèmes industriels. École d’ingénieur en génie électrique… Et puis un jour, il en a eu marre « de ce monde qui allait trop vite ». Marre de la pression du chiffre, de la performance. « Je ne voulais plus travailler pour ça ! » Alors il a pris la clé des champs, Florian. S’évader. Se laver. Se libérer d’une vie qui ne lui ressemblait pas. Voyager pour se retrouver, tout simplement.

Traire les vaches ou récolter des fruits en Australie. Bénévole dans un centre de protection des éléphants en Asie. Enseigner l’anglais dans un orphelinat au Cambodge… Retour à l’humain. Retour à Nancy, un an plus tard. Retour à zéro ? Non. Le voyage a eu l’effet d’un nettoyeur haute pression. Florian ne sait pas ce qu’il veut faire de sa vie professionnelle mais désormais, il sait ce qu’il ne veut plus. Sans le savoir, le jeune homme est allé chercher au bout de la terre une réponse qui l’attendait à la maison.

Une idée de son frère sourd

La lumière viendra d’une discussion avec son frère, sourd de naissance et en quête d’un interprète libéral qu’il ne trouve pas. « Pourquoi ne ferais-tu pas interprète en langue des signes ? » m’a-t-il demandé se souvient le Nancéien. Bien plus qu’une question, une révélation. Florian n’est pas atteint de surdité et s’il maîtrise la LSF, c’est celle qu’il a apprise au sein du cocon familial. Insuffisant pour se lancer dans une carrière d’interprète.

Alors le globe-trotter retourne sur les bancs, à l’École supérieure d’interprète et traducteur (ESIT), à Paris. Après avoir réussi le concours d’entrée. « On n’y apprend pas la LSF mais on y apprend à interpréter », tient à préciser le nouvel entrepreneur, même s’il a pu y aiguiser sa langue signée. « Interpréter en direct reste une spécificité car ce sont deux langues qui ne fonctionnent pas sur le même canal. Audio pour le français et visuel pour la LSF ».

Secret professionnel, déontologie, fidélité du message

Deux ans d’études et son master en poche, Florian ouvre sa boîte à Nancy. Sa petite entreprise vient de souffler sa première bougie. Fier, il dégaine sa carte de visite. Avec son prénom en LSF au verso. Une re (co) naissance. « Chez les sourds, les parents n’attribuent un prénom en LSF à leur enfant qu’après la naissance car il fait toujours référence à un trait de caractère ou physique ». Forces de l’ordre, tribunaux, hôpitaux, entreprises… Le « nouveau-né » sur le marché de l’interprétariat intervient essentiellement sur la Meurthe-et-Moselle et les Vosges.

« Il y a de la demande et avec Ludivine Guillemet et Nicolas Rigaud, nous ne sommes que trois interprètes LSF en libéral sur Nancy. Quand l’un de nous ne peut satisfaire à une mission, il la transfère à l’un ou l’autre. Nous travaillons en collaboration ». L’activité est régie par un code déontologique, garant du secret professionnel et « de la fidélité du message », souligne Florian. « Traduire pour un chirurgien avant une opération ; un policier durant une garde à vue ; un juge à la barre d’un tribunal ou un dirigeant de société lors d’une réunion capitale requiert autant de présence et d’attention pour l’entendant que pour le sourd ».

Pas une machine à traduire

Si certains de ses confrères voient en l’interprète LSF « un pont de communication ou une machine à traduire », Florian, lui, réfute cette image-objet. « Je me considère d’avantage comme un créateur de rencontres (ndlr : sans la connotation amoureuse, tient-il à préciser en souriant) entre des personnes qui sans nous, ne se comprendraient pas ». Dans les mains de Florian, de l’humanité à fleur de mots.

Note fin de texte : Florian Gautrin (06 33 07 26 43) ou interprete@fgautrin.com

Phrase exergue : « Interpréter en direct requiert beaucoup de travail car ce sont deux langues qui ne fonctionnent pas sur le même canal. Audio pour le français et visuel pour la LSF » Florian Gautrin, interprète LSF.

Inscrire la langue des signes dans la Constitution

Au Printemps, à Paris et dans plusieurs villes françaises dont Nancy, des associations de sourds manifestaient pour que la langue des signes française (LSF) soit inscrite dans la Constitution française. Au même titre que les langues régionales par exemple, déjà reconnues officiellement. Une reconnaissance qui obligerait l’administration à assurer ses services en LSF tout en réservant un accueil davantage performant aux personnes sourdes et malentendantes. Même s’il existe déjà des dispositions réservées à l’accessibilité des sourds.

La loi du 11 février 2005 « a donné à la langue des signes française un statut de langue de la République en la reconnaissant comme langue d’enseignement des sourds français et de leur entourage immédiat ». Le 16 mai, le sénateur Alain Marc (Les Indépendants) se faisait le relais de la Fédération nationale des sourds de France auprès du ministre de la Justice pour une telle inscription. Comme l’ont fait d’autres pays européens à l’instar de la Finlande, le Portugal, l’Autriche ou encore la Hongrie.

« Quatorze ans après la promulgation du 11 février 2005 qui dit que tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de la langue des signes française, reconnue comme une langue à part entière, des sourds n’ont pas accès à l’éducation, à la santé, au travail, à la justice, à la culture en LSF », dénonçait lundi 21 mai sur la place Stanislas, le porte-parole des associations nancéiennes qui recevait le soutien du député Laurent Garcia (Modem).

Florian Vautrin, lui, prône également pour une large sensibilisation de la population à la LSF tout comme dans l’éducation nationale « pour que les enfants sourds soient scolarisés en écoles bilingues LSF/français car pour un sourd, le français n’est pas vraiment sa langue ».


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