Les « entendants » apprennent la langue des signes dans les villages

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À Cheptainville, le 21 mars 2019. Depuis 2017, Nathalie Brilland propose des cours de langue des signes tous les jeudis soirs à la médiathèque du village.

Nathalie Brilland propose des cours de langue des signes à Cheptainville et à La Forêt-le-Roi, deux villages du Sud de l’Essonne. Une manière de créer du lien entre entendants et sourds.

Le silence est presque complet. Seul le tic-tac de l’horloge donne le tempo. Il est un peu plus de 20 heures jeudi dernier. Et tout semble calme à la médiathèque de Cheptainville, un village situé à quelques kilomètres d’Arpajon.

Quand soudain des éclats de rire éclatent au fond de la pièce, derrière les rayonnages de livres. Ils sont une dizaine assis en cercle. Impossible pour les non-initiés de savoir ce qui a provoqué l’hilarité générale. Car dans ce groupe, tout passe par le regard, les expressions et les gestes. Et pour cause, la discussion se déroule… en langue des signes.

« Communiquer avec mes grands-parents »

Autour de la professeure Nathalie Brilland, qui dispense les cours le mardi soir à La-Forêt-le-Roi et le jeudi à Cheptainville, adultes et enfants, tous entendants, sont là pour apprendre. « Petit point syntaxe, annonce l’enseignante. En langue des signes, la ligne du temps va de l’arrière vers l’avant », montre-t-elle en déplaçant ses mains vers l’avant.

La discussion silencieuse reprend. Chacun raconte sa journée. « Comment dit-on stage ? », interroge Ophélie. Cette mère de famille, qui vit à Brétigny-sur-Orge, est venue avec sa fille, Nayellëie. « C’est elle qui m’a réclamé les cours, glisse cette cheffe de service éducatif dans un institut pour des jeunes malentendants. Elle voulait communiquer avec mon cousin qui est sourd. » « Maintenant, j’arrive à parler avec mon tonton », assure fièrement la petite-fille de 7 ans et demi.

Émeline, elle, apprend à signer pour communiquer avec ses grands-parents. « Ils sont tous les deux sourds, explique cette jeune femme de 18 ans qui suit les cours avec son frère âgé de 8 ans. Mais ils ne nous ont jamais appris, donc on s’est dit pourquoi pas apprendre. »

« L’isolement, la grande souffrance des sourds »

Un pourquoi pas qui était une nécessité pour la prof. « L’un de mes fils, Cyril, qui a 26 ans aujourd’hui, est sourd, confie Nathalie Brilland. Apprendre la langue des signes, c’était une façon de lui montrer le lien que je voulais conserver avec lui. Mais c’était aussi une manière de valoriser son identité de sourd. »

Parmi les élèves de Nathalie Brilland, certains ont décidé d’apprendre la langue des signes pour communiquer avec des proches sourds. LP/PAULINE DARVEY

En 2008, cette ex-institutrice crée l’association « La voie des mains, un signe pour Cyril » et propose des initiations en langue des signes. Avant de changer de métier quelques années plus tard pour devenir prof de langue des signes à temps complet. « C’est important de multiplier le nombre de personnes entendantes qui apprennent cette langue, insiste-t-elle. Car la grande souffrance des sourds, ça reste l’isolement. »

« Donner à voir l’émotion »

Message reçu parmi les élèves de Nathalie, qui, pour la plupart, n’avait aucun lien avec la surdité avant de débuter les cours. « Je ne connais pas de sourds, confirme Isabelle, gestionnaire en ressources humaines. Mais apprendre la langue des signes, c’est une envie très forte depuis l’enfance. Ça m’a toujours fascinée. »

« C’est une langue qui donne à voir l’émotion, enchérit Nathalie. Son côté artistique et sa beauté attirent. » « Et puis, apprendre cette langue, c’est aussi une manière de « faire un signe » aux sourds », sourit-elle. Au sens propre comme au figuré.Cours de langue des signes, le mardi, à 20 heures à La-Forêt-le-Roi et le jeudi, à 20 heures, à Cheptainville. Contact : 06.83.06.15.87/Tarifs : 200 € l’année (possibilité de commencer en cours d’année)

« LA LANGUE DES SIGNES A ÉTÉ INTERDITE JUSQUE DANS LES ANNÉES 1980 »

Apprendre la langue des signes. L’activité paraît anodine. Elle a pourtant été interdite pendant 100 ans. En 1880, lors du congrès international pour l’amélioration du sort des sourds à Milan, les spécialistes décident de privilégier l’oralisation au détriment de cette langue.

« C’est en lien avec la religion, explique Mathilde Monier, hôtesse d’accueil à l’International Visual Theatre (IVT), un lieu culturel dédié à la langue des signes à Paris. Ce n’était pas bien vu de communiquer avec son corps. Il y avait quelque chose de tabou là-dedans, un côté singerie. »

« Encore beaucoup de progrès à faire »

« Dans le christianisme, un être qui n’avait pas la parole n’avait pas d’âme », ajoute Nathalie Brilland. Les sourds doivent donc apprendre à parler coûte que coûte. « Dans certains instituts, on allait même jusqu’à jeter les sourds dans des piscines pour qu’ils crient et donc que ça les force à parler ! », raconte Mathilde Monier. Dans les années 1980, des militants manifestent pour le retour de la langue des signes.

« C’est ce qu’on appelle le réveil sourd », détaille la salariée de l’IVT.Depuis, la situation a évolué. Mais il reste encore beaucoup de progrès à faire. « Même si cette langue est reconnue, peu de choses ont changé, constate Mathilde Monier. Il y a par exemple très peu d’émissions en langue des signes et peu d’écoles bilingues. »

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