L’école pionnière qui bouleversa la vie des sourds

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L'entrée principale de l’Institut en 2005?

L’Institut de Bordeaux fut pionnier dans l’éducation des jeunes sourds sur tous les plans : langue des signes, autonomie, mixité, gratuité pour les pauvres, et jusqu’à la conception du bâtiment

Nous sommes non loin de la place Gambetta, à Bordeaux. Pendant longtemps, l’immense bâtisse qui nous fait face a abrité le commissariat central de la ville. L’adresse ne se prêtait pas à l’étonnement patrimonial. Et pourtant… ces hauts murs racontent une histoire. Au-dessus de l’entrée veille la statue d’un prélat. Autour de lui, des visages sereins de jeunes filles modèles… et puis, courant le long du mur, ces dizaines de mains gravées dans la pierre qui semblent transmettre des signes ésotériques. Quel est leur message ? Il s’agit en fait de l’alphabet dactylologique, celui des sourds.

L’alphabet dactylologique est gravé sur les murs.

Pour comprendre l’importance de ce lieu, il faut revenir à la situation d’avant labbé de L’Épée, celui-là même qui a donné son nom à la rue passant devant le bâtiment. Avant le bon prêtre (17121789), les sourds avaient le même statut que les aliénés : s’ils ne parlent pas, c’est forcément parce qu’ils sont sots. C’est Charles Michel de L’Épée, de son véritable nom, qui, le premier, s’avise que deux malentendants qui ont été élevés ensemble communiquent par gestes. Il apprend cette langue des signes, la normalise et finit par l’enseigner.

À l’époque, son but est progressiste : il souhaite que ses élèves accèdent à la connaissance, soient autonomes… et, accessoirement, qu’ils lisent la Bible pour éviter la damnation. Progressiste, certes, mais prêtre avant tout…

L’Institut des jeunes sourds de Bordeaux fut fondé en 1786 par Roch-Ambroise Sicard, un « disciple » de l’abbé de L’Épée

Il ne mettra jamais les pieds à Bordeaux, mais c’est l’un de ses « disciples », Roch-Ambroise Cucurron Sicard, qui, avec l’archevêque de Bordeaux, Jérôme Champion de Cicé, fonde, dans la ville, la première école des jeunes sourds. Un lieu qui leur reconnaît une intelligence normale, fait de la langue des signes leur dialecte naturel et, puisque l’Ancien Régime est moins prude que celui à venir, laisse ensemble garçons et filles. On est en 1786, et c’est le premier établissement du genre en France avec celui fondé par l’abbé de L’Épée à Paris, et l’un des premiers au monde. L’enseignement y est gratuit, sauf pour les plus riches.

Pionnière

La Révolution ne le remettra pas en cause, bien au contraire : en 1793, la Convention place les écoles pour sourds de Paris et de Bordeaux sous la protection de la nation. C’est la première fois qu’un État prend les sourds-muets sous son aile.

En 1797, l’établissement prend ses aises au couvent des Catherinettes. Le siècle, toutefois, est hésitant. En 1859, le couvent est rasé pour laisser la place au bâtiment actuel, rue de l’Abbé-de-L’Épée, près de la place Gambetta. Parallèlement, c’en est fini de la mixité : le régime impérial est pudibond, et les garçons partent à Paris, alors que toutes les filles sont regroupées à Bordeaux. Mais l’école demeure pionnière, y compris dans sa conception architecturale, qui marie esthétique et fonctionnalité.

L’âge d’or

La formation professionnelle comprend l’art de la retouche et celui de la colorisation. Elle doit permettre à la jeune sourde de gagner sa vie à l’issue de sa scolarité. La scène est photographiée au premier étage, dans la galerie latérale de la chapelle.

C’est l’âge d’or de l’institut bordelais, même si les cours deviennent moins exigeants pour les filles, le seul but est d’en faire de bonnes mères ou, au mieux, de les former à un métier féminin. Et, à l’époque, les métiers féminins…

Le coup de grâce sera porté par la volonté de « faire moderne » : en 1880, on interdit la langue des signes pour apprendre aux sourds à parler en lisant sur les lèvres. Cela durera cent ans, et, pour Claude Ribéra-Pervillé, présidente de l’Association de sauvegarde (1), « c’est une régression culturelle. Les enseignants sourds sont renvoyés, la langue des signes perd son contact avec le français. C’est un apprentissage perroquet. »

Les policiers ont quitté les lieux en 2004.

Après la Seconde Guerre mondiale, le ministère de l’Intérieur lorgne cette superficie intéressante en plein cœur de la ville. Le combat est inégal. En 1958, à l’issue de quelques années de cohabitation entre les sourds et les policiers, l’institut déménage pour le domaine de Gradignan, en banlieue bordelaise, où il est toujours. Les sœurs, fidèles au poste jusqu’à la fin des années 1960, seront peu à peu remplacées par des laïcs. Quant aux forces de l’ordre, elles quitteront le navire en 2004.

L’ensemble est désormais réservé à un projet immobilier au sein duquel l’Association pour la sauvegarde des bâtiments de l’ancienne Institution nationale des sourdes-muettes milite pour que soit préservés l’histoire et les intérêts des sourds : « Pendant les vacances, il ne se passe pas un jour sans qu’un bus de sourds francophones ne s’arrête devant le bâtiment, indique Claude Ribéra-Pervillé. Dans la culture des sourds, c’est un témoignage essentiel. »

(1) Présidente de l’Association pour la sauvegarde des bâtiments de l’ancienne Institution nationale des sourdes-muettes. Association fondée en 2004, qui a obtenu l’inscription des lieux aux Monuments historiques et qui milite pour qu’une place soit réservée dans les projets à venir au souvenir de l’institution.

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