Des jumeaux malentendants journalistes à la télé

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Rarement, pour ne pas dire jamais, des jumeaux ont travaillé comme journalistes à la télévision et à la radio québécoises. Si Jérôme et Jérémie Bergeron attirent l’attention depuis qu’ils évoluent à Radio-Canada en Outaouais, ils marquent également l’histoire médiatique en pratiquant leur métier malgré leur surdité.

Passionnés par l’actualité et la télévision depuis leur tendre enfance – ils exigeaient de regarder les nouvelles télévisées à 7 ans –, les jumeaux ont étudié en communications à la Cité collégiale d’Ottawa. D’abord en radio pour Jérôme, et en journalisme pour Jérémie.

Rapidement, les professeurs ont soulevé des doutes sur les capacités de Jérôme, en raison de son handicap.

« Un prof m’a dit qu’ils ne pouvaient pas m’outiller pour me rendre là où un animateur radio doit se rendre, à cause de mes problèmes de diction. Il n’avait vraiment pas confiance en moi. »

— Jérôme Bergeron

Ne recevant pas de soutien, Jérôme a donc quitté la radio au profit du journalisme. De son côté, Jérémie a suivi un chemin plus linéaire. « Après la Cité, j’ai été embauché par Sun Media et j’ai commencé un bac en journalisme et en criminologie, dit-il. Durant mes études, j’ai été embauché à Radio-Canada. »

Il a obtenu une entrevue grâce à une référence de Jérôme, qui avait été engagé un an plus tôt par la société d’État. « Mes patrons cherchaient désespérément quelqu’un et je leur ai dit que j’avais un frère jumeau avec les mêmes compétences que moi, souligne Jérôme. Je savais que Jérémie apprécierait l’environnement de travail. Et j’ai toujours su qu’on pourrait se démarquer, avec nos forces et nos faiblesses respectives. »

Alors que Jérôme adore raconter les histoires à la télé et à la radio, Jérémie développe de plus en plus sa force créative. « Je travaille avec une graphiste pour créer du contenu numérique original, afin de rejoindre un public plus jeune, dit-il. On m’utilise beaucoup pour trouver de nouvelles idées multiplateformes. »

LES DEUX FONT LA PAIRE

À plusieurs reprises, les frères ont dû joindre leurs forces. Comme lors de la mort du député Mauril Bélanger, en 2016. Travaillant ce jour-là comme rédacteur web, Jérôme a appelé son frère en renfort, même si celui-ci était en congé. « Jérémie a publié un texte sur l’internet, pendant que je gérais la mise à jour au bureau, dit Jérôme. RDI m’a ensuite appelé pour un direct, mais je n’avais pas des vêtements pour aller à l’écran. J’ai donc rappelé Jérémie et il est arrivé avec un kit. » Avant d’entrer en ondes, Jérôme préparait son intervention, pendant que Jérémie lui fournissait du contenu. « On échangeait de place devant l’ordi pour compléter nos phrases, explique Jérémie. On se connaît tellement qu’on se complète. »

Les deux Amossois d’origine partagent d’ailleurs un même défi : être journaliste et malentendant. « La première fois que j’ai mis les pieds à Radio-Canada, j’ai réalisé que je pouvais réaliser mes rêves, même si j’avais un handicap, dit Jérôme. J’ai été soulagé de voir que mes patrons seraient là pour moi. »

Jérémie a craint de se faire renvoyer au lendemain de son premier reportage, à cause des effets de sa surdité sur sa diction.

« Mon patron m’a demandé ce que je pensais de mon topo. Je trouvais mon accent vraiment très fort, mais je lui ai dit que je ne voulais pas m’arrêter à ça et que je travaillerais fort. Il m’a alors demandé s’ils pouvaient m’aider et s’adapter. »

— Jérémie Bergeron

Les jumeaux aussi s’adaptent. Jour après jour. Quand Jérôme couvre le palais de justice, il craint de ne pas comprendre les échanges, puisque les accusés font dos au public et qu’environ 70 % de sa compréhension est basée sur la lecture labiale. « J’ai appris à parler aux avocats pour confirmer les informations. Habituellement, ils n’ont pas envie de parler aux journalistes, mais je leur explique que je suis sourd, que je ne suis pas certain d’avoir compris et que je veux aller en ondes avec la bonne information. Ils prennent donc le temps de vérifier. »

En pleine manifestation, Jérémie a déjà craint de ne pouvoir mener à bien son travail dans un environnement ultrabruyant. « Finalement, j’ai réalisé que si je devais parler en direct d’une manif, je pouvais fermer mon appareil et entendre seulement la voix de l’animateur. Ça se passe donc très bien ! »

Les jumeaux travaillent très fort pour avoir une bonne diction, même si cela implique de reproduire certains sons qu’ils n’ont jamais entendus. « Ça arrive que les gens appellent à la station pour demander pourquoi on a prononcé un mot comme ça… se désole Jérôme. Je peux comprendre qu’ils s’attendent à une prononciation nette. Mais, je pense aussi que les gens devraient accepter l’accent des malentendants. On est à l’ère de l’inclusion et de la diversité, alors pourquoi on n’accepterait pas ça aussi ? »

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