Chevalier du silence

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Dominique Mimault. 45 ans. Né sourd. Employé de l’association Diapasom depuis sa création, en 1998, ce père de famille poitevin vient d’être fait chevalier de l’ordre national du Mérite par François Hollande. Autant travailleur qu’altruiste, il milite pour une meilleure reconnaissance de la surdité dans la société.

 

1er décembre dernier. Les rayons du soleil illuminent l’entrée de l’hôtel Plaza, à Chasseneuil-du-Poitou. Dans le hall, Dominique Mimault fait les cent pas. En costume cravate, le quadragénaire jette un œil à sa montre et répète une dernière fois dans sa tête le protocole qui va suivre. Ce matin, le salarié de l’association Diapasom a rendez-vous avec un invité… particulier. Dans la salle de conférences de l’hôtel de la Technopole, deux cents convives se sont installés face à la scène. Du monospace gris qui vient de s’arrêter devant l’entrée, descend l’ex-président de la République François Hollande. « Bonjour, monsieur Mimault », lance-t-il, sourire aux lèvres. La cérémonie peut commencer. Dans quelques minutes, Dominique Mimault sera fait chevalier de l’ordre national du Mérite.

Deux semaines ont passé. Changement de décor et d’ambiance. C’est au 22, rue Gay-Lussac qu’est fixé le rendez-vous. Il reçoit dans son bureau du siège de Diapasom. Dans la pièce d’à côté, la directrice Annie Camps introduit le sujet du jour. « Dominique travaille ici depuis la création de l’association, en 1998. Il était d’ailleurs le premier salarié. Aujourd’hui, nous sommes quarante-cinq. Nous avons pour mission de favoriser l’autonomie des personnes sourdes et malvoyantes. » En France, un enfant sur mille naît sourd. Il y a quarante-cinq ans, Dominique Mimault a joué de malchance avec la probabilité. Depuis sa venue au monde, le natif de Bressuire vit dans le silence. C’est donc accompagné d’une interprète en langue des signes qu’il ouvre le livre de sa vie.

« Découvrir mon identité »

L’histoire débute dans les Deux-Sèvres, où Dominique grandit avec ses parents, son frère et ses deux soeurs à la campagne. Sa famille met plusieurs années à se rendre compte de sa surdité. D’abord scolarisé à l’école « classique », Dominique rejoint plus tard l’Institut régional de jeunes sourds (IRJS), à Poitiers. « Du jour au lendemain, je me suis senti complètement isolé. Quand j’étais à l’école d’entendants, je rentrais tous les soirs à la maison. Cette période a été particulièrement difficile pour moi. » Son apprentissage de la langue des signes lui ouvre alors de nouvelles perspectives. Bon élève, aux capacités évidentes, Dominique Mimault « passe les classes une à une » et se rêve ingénieur en électronique. Seulement voilà, « à l’IRJS, l’offre de formation est assez restreinte et conduit essentiellement aux métiers techniques ». Après la 4e, il suit donc des cours par correspondance avec le Cned, jusqu’à décrocher un Bac pro comptabilité.

De ces années passées loin des siens, Dominique Mimault garde un souvenir mitigé, entre la douleur de la séparation et la joie de « découvrir (son) identité avec la langue des signes ». « Je suis passé par une phase de déni. A l’IRJS, nous étions équipés de boîtiers électroniques au niveau du torse, qui servaient à amplifier les sons. Je rongeais les fils pour retrouver le silence qui m’était cher. » La suite de l’histoire est faite de courage, de succès et de bonheur. D’abord embauché par une compagnie d’assurance poitevine, Dominique Mimault décroche un poste chez Diapasom, à la fin du siècle dernier. « Ma rencontre avec Annie Camps fut déterminante, explique-t-il. Pour concrétiser les nombreuses idées qu’elle avait, j’ai décidé de me former au Cnam Poitou-Charentes. »

Pendant trois ans, dans un premier temps, puis cinq, dans un second, le Poitevin d’adoption suit des cours du soir qui lui permettent de décrocher une licence de comptabilité et un diplôme de contrôleur de gestion. « J’ai traversé des périodes de doute, mais je suis aujourd’hui fier d’être devenu cadre au sein de Diapasom. Concilier le travail, les études et la vie de famille n’a pas toujours été évident. »

« Le combat est loin d’être terminé »

Au-delà de la formation, la famille est l’autre fil rouge de sa vie. Depuis sa scolarité à l’IRJS, Dominique Mimault partage sa vie avec Céline, sa femme, avec qui il a eu trois enfants, entendants. « Léa a aujourd’hui 20 ans et suit une licence de sport à Poitiers. Stefan, 18 ans, est au pôle France de judo à Orléans et sa jumelle, Jenna, poursuit sa scolarité au lycée Isaac de l’Etoile. » Le regard fier, le père de famille s’empresse d’ajouter que le sport est un dénominateur commun chez les Mimault. « Mon fils sera judoka professionnel, j’en suis sûr », sourit-il. Dominique pratique régulièrement le volley, « avec des sourds, mais aussi des entendants », et ne passe pas une semaine sans courir. « J’ai terminé deux marathons, à Tours et au Futuroscope. »

A l’entendre, ou plutôt à le regarder s’exprimer en langue des signes, on en viendrait presque à oublier qu’il est sourd depuis la naissance. Lui n’a jamais voulu être pointé du doigt. « Je me bats chaque jour pour que la surdité soit mieux considérée en France. La situation évolue peu à peu. Quelqu’un m’a dit, une fois : « Ta femme peut être enceinte, alors que tu es sourd ? » Le combat est loin d’être terminé. » Son engagement, sa dévotion et son incroyable volonté ne font aucun doute. C’est d’ailleurs ce qu’est venu saluer François Hollande le 1er décembre dernier. Chevalier de l’ordre national du mérite, « un titre honorifique qui ne signifiait pas grand-chose pour (lui) » avant cet instant, qui restera à jamais gravé dans sa mémoire. Et qu’il savoure en silence.

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