Une classe sur-mesure à Saint-Brieuc

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Travail du vocabulaire dans la classe de Marine : les élèves apprennent à dire « empereur romain », en français et en langue des signes. 2. Evan et Nathalie travaillent la prononciation, avec une méthode qui associe geste et son. 3 et 4. Rudiments de maths.

Autrefois entièrement dédié à l’éducation des jeunes sourds, le centre Jacques-Cartier a beaucoup évolué ces dernières années : l’heure est maintenant à l’intégration dans les écoles ordinaires. Mais pour les enfants qui peinent à y trouver leur place, l’institut propose toujours un dispositif adapté. Reportage sur les bancs des petites classes.

« Le pharaon cherche une princesse, vrai ou faux ? » Ce mardi matin, la classe de primaire 2 du centre Jacques-Cartier planche sur « Un amour de pharaon ». Après la lecture du premier chapitre, place aux questions de compréhension. Classique. Sauf qu’ici la maîtresse, Marine Guermeur, dit « tout en double » : une fois avec la voix, en français, une fois avec les mains, en langue des signes (LSF). « Je leur donne tous les outils pour qu’ils puissent s’exprimer et se faire comprendre. C’est à eux, ensuite, de voir avec lequel ils sont le plus à l’aise. Certains élèves sont très langue des signes, d’autres entrent moins dedans », explique l’enseignante, elle-même sourde et parfaitement bilingue. Face à elle, les quatre minots qui forment sa classe répondent en mêlant la parole, de leur voix encore mal assurée, et les signes. Evan, Angelina, Erwan et Axel, âgés entre 8 et 11 ans, ont tous commencé leur scolarité dans une école ordinaire, avant de rejoindre le centre Jacques-Cartier il y a trois ou quatre ans, sur décision de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). « Quand ils arrivent, ils ont accumulé du retard dans les apprentissages. Parfois, ils ne sont compréhensibles ni à l’oral, ni en LSF. Ici, on les aide à avoir une communication claire, à construire leur langue », explique Marine Guermeur.

« Reconstruire leur confiance »
Pour l’enseignante, « l’intégration en milieu ordinaire peut convenir à certains enfants, mais pas à tous. Certains finissent par douter de leurs capacités. La première chose à faire quand ils arrivent ici, c’est de reconstruire leur confiance, de leur dire qu’ils sont capables, même si ça peut prendre plus de temps ». Au centre, les jeunes sourds bénéficient d’un dispositif taillé sur mesure, mêlant cours et prise en charge thérapeutique. En primaire, outre les enseignements classiques (français, maths, histoire…), ils apprennent la langue des signes et sa grammaire, 3 h par semaine, et suivent des ateliers de musique, art floral ou encore sport. Un emploi du temps entrecoupé de séances chez l’orthophoniste, la psychologue, etc.

« Chou-Ba-Ka »
Les enfants bénéficient aussi de séances individuelles avec les enseignantes spécialisées. Comme en cette fin de matinée, où Nathalie Camara travaille la langue orale et l’éducation auditive avec Evan. Thème choisi : Star Wars, film prisé du petit garçon. « Chou-Ba-Ka » : le duo travaille la phonétique, à l’aide de grands mouvements. C’est la méthode dite « verbo-tonale », qui associe un geste à chaque son, pour se les approprier plus facilement. Même avec un appareil, qui permet de recouvrer une partie de l’audition, les sourds doivent apprivoiser l’expression orale.

« Pour eux, c’est comme une langue étrangère », souligne Nathalie. Cette année, en primaire, ils sont en tout et pour tout dix élèves sourds, répartis dans deux classes.
L’institut compte aussi des classes de collège et dispense des formations professionnelles. Il assure également un suivi des jeunes intégrés en milieu ordinaire.

La loi qui change tout
Héritier de « l’institution des sourds-muets », créée au XIXe siècle (lire ci-dessous), le centre Jacques-Cartier a
changé au fil des évolutions de la société. Il a longtemps privilégié l’approche « oraliste », qui fait primer l’éducation à la parole, avant de s’ouvrir à la LSF, proscrite en France jusqu’en 1991. Ces dernières années, la loi handicap de 2005 a profondément modifié le rôle de l’établissement médico-social. Depuis, la priorité est à l’intégration dans les écoles ordinaires. Fini, aussi, l’accueil d’enfants venus parfois de très loin : il se fait désormais par département. Et le centre n’accueille plus uniquement des sourds, comme autrefois, mais aussi des enfants atteints de troubles du langage, telle la dyslexie. « Avant, on était spécialisés dans le public sourd. C’était leur école, il y avait pour eux quelque chose d’identitaire », souligne Nathalie Camara, qui travaille là depuis 20 ans.
La fusion en cours avec l’établissement des Mauriers à Plaintel, qui accueille de jeunes déficients intellectuels, a ravivé les craintes parmi le personnel de voir leur spécialisation se diluer. « Ce qu’on redoute, dit Nathalie, c’est
que les sourds ne soient plus visibles. »

Depuis deux ans, l’association des sourds de Saint-Brieuc et des Côtes-d’Armor organise chaque mois un « café-signes ».

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