Sourds, ils attendent un signe de l’école

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Un film, diffusé vendredi 17 février, à l’Espace Renoir, raconte la détresse des sourds face à des parcours scolaires inadéquats. Quadragénaires et sourds depuis toujours, Christine Adrion et Raphaël Perichon témoignent.

 

Les seize premières années de leur vie, Christine et Raphaël les ont passées dans le silence assourdissant des salles de classe d’entendants. Eux, sourds de naissance, forcés à parler sans entendre, à se concentrer pour bien comprendre, à faire bonne figure pendant les dictées, à communiquer comme ils pouvaient. « Ma maman voulait que je sois comme un entendant », explique Raphaël d’une voix hésitante. « Les gens se disent que si tu parles, ça veut dire que tu entends, alors que non. Et lire sur les lèvres, c’est limité. Il y a des sosies labiaux comme « château », « jambon » ou « chapeau ». Il faut tout le temps analyser pour comprendre ce que l’autre veut dire », s’agace Christine Adrion qui, à la fin de l’adolescence, comme Raphaël, découvre qu’ils ne sont pas seuls et que leurs mains peuvent leur redonner la parole.

Au sein de l’institut stéphanois spécialisé, Plein vent, seul de la Loire, un autre monde se dévoile. Christine réalise alors qu’elle n’est pas la seule sourde du monde. « On se sent seul pendant des années et tout à coup on réalise qu’on est comme d’autres, mais pas vraiment parce qu’on n’a pas grandi comme eux », note Christine. Ses débuts sont difficiles et elle tarde à s’intégrer chez les sourds qui se moquent d’elle. « Parce que je ne signais pas ». Depuis, Christine s’est jetée sur la langue des signes française (LSF), au point d’être bavarde. « Je peux enfin avoir des conversations longues et comprendre tout ce qu’on me dit », signe-t-elle, souriante.

Apprentissage allégé

Les débuts de Raphaël aussi sont chaotiques. « Dans cette école, j’étais perturbé. Je n’avais jamais vu d’autres sourds. J’étais surpris, c’était incroyable, mais angoissant ». En formation de cuisinier, stressé par l’apprentissage de la LSF, Raphaël est aidé par un ami qui lui montre comment signer « sel », puis d’autres condiments et tout le vocabulaire culinaire.

Avec le recul, à Saint-Étienne, les deux Roannais, estiment alors avoir reçu en enseignement très allégé par rapport aux programmes de l’Éducation nationale. « La première année, j’avais de super-bonnes notes parce que je sortais de chez les entendants », se souvient Raphaël. La deuxième année, sans trop d’effort, il s’en sort aussi. Au milieu de « profs qui ne signaient pas hyper bien », il se retrouve même à faire du soutien scolaire à ses copains.

« Le problème, c’est que ces structures sont liées au Ministère de la santé et pas à l’Éducation nationale. On couve les sourds », déplore Christine qui s’attache, au quotidien, à dénoncer les limites posées arbitrairement à ceux qui n’entendent pas.

« Si un sourd veut apprendre une langue, écrite évidemment, on lui dit que ce n’est pas possible », peste celle qui se rêvait coiffeuse mais qu’on a redirigée vers la couture, sans raison vraiment valable. Même sentence pour Raphaël qui se voyait déjà boulanger-pâtissier comme son père, finalement tricoteur après qu’on lui a dit que la farine pourrait endommager ses appareils auditifs. « J’encourage les jeunes sourds à faire ce qu’ils ont envie de faire. Peut-être qu’ils se ramasseront, mais qu’ils le découvrent seuls ! Qu’on arrête de dire « tu ne peux pas » aux sourds », plaide la Roannaise, mère de trois enfants entendants. « Pour eux c’est facile, je les pose à l’école. S’ils étaient sourds, ce serait la croix et la bannière ». Même aujourd’hui. Même 20 ans plus tard.

 « Je n’ai pas l’impression que ça va dans le bon sens »

« Je n’ai pas l’impression que ça va dans le bon sens », confirme Raphaël. Entre les intégrations au sein de classes d’entendants qui conduisent souvent à l’isolement et la détresse des jeunes sourds ou les instituts spécialisés où le niveau scolaire est nivelé par le bas, Christine et Raphaël plaident pour un juste milieu. Comme ces écoles bilingues qui fleurissent péniblement dans l’Hexagone. Des établissements où les programmes de l’Éducation nationale sont respectés et délivrés à l’écrit ou en langue des signes et où la sociabilisation est mixte. Des signes encourageants pour Christine Adrion, mais encore faibles : « Il y a une évolution, mais le plus gros du travail reste à faire ».

Pas d’interprète dans le Roannais

Au sein de Roannais agglomération habiteraient environ 200 sourds, d’après Christine Adrion. Intermédiatrice sociale, elle accompagne les personnes sourdes dans différentes démarches de la vie courante (administration, santé…) et constate une accessibilité compliqué.  « Être sourd à la campagne, c’est plus difficile », note celle qui choisi ses séances de cinéma en fonction des projections en VO et non de ses envies. Quand elle a besoin d’une interprête, comme pour répondre aux questions d’un journaliste, elle doit faire appel à une profesionnelle de Saint-Étienne. « On est vite isolé. Il n’y a pas d’interprête à Roanne. Il n’y a pas non plus de permanence en langue des signes dans les services publics, même en vision-interprétation », regrette la Roannaise, qui se bat pour faire bouger les lignes.

Un film pour raconter La Vérité

Vendredi 17 février, un groupe de sourds de Roanne propose la projection d’un film à l’Espace Renoir, pour susciter le débat autour de la place des sourds dans un système scolaire inadapté.

La Vérité, docu-fiction signé Julien Bourges, réalisateur sourd, raconte l’histoire de Clémentine, qui soutient des enfants sourds dont le niveau scolaire est très faible. Après le suicide de l’un de ses anciens élèves, en situation d’échec face à la société, elle décide de faire bouger les choses avec l’aide d’un journaliste. Christine Adrion, à l’origine de la projection, espère que ce genre de séances contribuera à la diminution des préjugés tout en exposant une réalité méconnue. Le film, réalisé par des sourds, permet également, selon elle, de démontrer qu’on peut être sourd et accomplir de grandes choses.

Rendez-vous. La Vérité, projeté vendredi 17 février à 20?h?30 à l’Espace Renoir, suivi d’un débat et d’une rencontre avec l’une des comédiennes, Ariana Rivoire, vu dans Marie Heurtin.

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