Assourdissant «The Tribe»

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Sans vouloir offenser les touiteurs intempestifs qui ont pris feu quinze secondes après la projection, The Tribe n’a pas grand-chose du «choc» dont ils ont témoigné avoir été victimes. C’est même pratiquement le contraire tant le film, dans son désir manifeste de faire souffrir son auditoire, prend tout son temps pour installer un dispositif conduisant, peu à peu, à inspirer le dégoût, puis une répulsion qui contamine de manière rétroactive la totalité de ce premier long métrage.

Rage. Ce mécanisme répétitif, en deux volets, consiste en premier lieu à employer des jeunes gens sourds-muets, pensionnaires d’un institut spécialisé quelque part en Ukraine. En dépit de leurs incessants bavardages et engueulades, on ne comprend donc pas grand-chose. Autrement dit, voilà le spectateur réduit, à peu de choses près, à une condition d’handicapé, celle des protagonistes dont on peut mesurer au passage quels efforts leur sont nécessaires pour comprendre les situations auxquelles ils sont confrontés. Second élément, le réalisateur a opté pour un système exclusif de longs plans séquences, ce qui est tout sauf gratuit. L’établissement est, derrière une respectabilité de façade, le théâtre d’un jeu de massacre. Les élèves partagent leur temps entre des cours qui ne les intéressent pas et diverses activités criminelles, de l’agression crapuleuse à la prostitution, symptômes pour ces jeunes exclus d’une obsession pour l’argent et surtout d’une rage frénétique à l’égard du monde entier.

C’est dans cette mise en place contraignante suscitant curiosité et anxiété que réside la radicalité de Myroslav Slaboshpytskiy. Celle qui implique une interprétation des événements dont le dénouement intervient parfois tout au bout de plans séquences de plusieurs minutes. Bien davantage en tout cas que dans la seconde partie du film, où s’enchaînent les séquences ultraviolentes avec un acharnement dévorant. Car lorsque que le récit devient plus clair, offrant des réponses sans équivoque, le film s’oblige à verser dans un registre porno gore qui atteint assez vite les limites de la complaisance. Les jeunes filles qui s’habillent de manière provocante à l’arrière d’une camionnette ne vont pas en boîte mais sur un parking de poids lourds pour se prostituer. Les ados qui traversent un parc, la nuit, comme une meute sauvage ne font pas le mur, ils vont défoncer un pauvre type qui fait ses courses…

Entêtement. Il ne fait aucun doute que Slaboshpytskiy a voulu aller tout au bout d’une idée de cinéma, intrigante et culottée, quitte à confondre, au bout du compte, rigueur inflexible et entêtement. A ce titre, l’abominable scène d’avortement en temps réel, durant laquelle résonne pour la seule fois du film une voix humaine, en l’occurrence celle de la gamine qui gémit pendant qu’elle se fait charcuter, résume à elle seule qu’on peut manquer sa cible quand on veut frapper de toutes ses forces.

Source : http://next.liberation.fr © 22 Mai 2014

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