Basketball: Lance Allred, un sourd en NBA

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Des facultés auditives réduites à 25% dès la naissance. Un père polygame. Un voyage en Europe qui le laissa fauché. Un séjour dans l’antichambre de la NBA et une pige improbable à Cleveland : telle est l’histoire extraordinaire de Lance Allred, premier basketteur sourd à avoir foulé un parquet pro US, en 2008.

En mars 2008, les Cavaliers sont entrés dans les livres d’histoire à trois reprises. LeBron James est devenu le troisième homme, après Richard Gere et George Clooney, à faire la Une du magazine « Vogue » en 116 ans d’existence (1).

Le 21 mars, le même LeBron James devenait le meilleur marqueur de la franchise de l’Ohio avec 10 414 points inscrits en 380 matches, dépassant Brad Daugherty (10 389 en 548 rencontres).

Et quatre jours plus tôt, l’intérieur blanc Lance Allred avait passé 18 secondes sur le parquet d’Orlando, devenant le premier joueur sourd ayant jamais évolué dans la grande Ligue. Le natif de Salt Lake City avait signé un premier contrat de dix jours en faveur de Cleveland le 13 mars. Il en parapha un second le 25 pour faire le nombre dans une rotation privée de Ben Wallace, acquis quelques semaines plus tôt dans un blockbuster trade. Le pivot lituanien Zydrunas Ilgauskas était lui aussi sur le flanc, victime, comme Wallace, de douleurs dorsales. L’histoire retiendra que ce 17 mars 2008 en Floride, Lance Allred manqua le seul tir qu’il eut le temps de tenter. Aucun point à son actif mais l’assurance de passer à la postérité dans une Ligue toujours friande de trajectoires insolites.

Un passage éclair en France

Le nom de Lance Collin Allred (28 ans) ne vous est peut-être pas inconnu. En 2005-06, ce pivot-ailier fort de 2,11 m pour 116 kg avait fait un passage éclair à Rouen avant d’effectuer une pige médicale à Bourg. Allred termina la saison en D2 espagnole, à Lliria, dans la province de Valence. Avant son arrivée à Cleveland, l’intérieur américain évoluait à Idaho Stampede, en D-League. Sans grande surprise, son séjour dans l’Ohio aura été de courte durée. Allred termine la saison 2007-08 à Cleveland (3 matches) et participe au camp de préparation de l’exercice suivant. Au lendemain d’une rencontre de présaison contre Toronto (1 rebond et 1 contre en 4 minutes), le staff lui apprend qu’il est coupé. Non pas en raison de son handicap mais à cause de la concurrence. Finalistes NBA malheureux en 2007 contre les Spurs (0-4), les Cavaliers possèdent alors l’un des secteurs intérieurs les plus denses de la Conférence Est (Ilgauskas, Wallace, Varejao, Lorenzen Wright…). Un secteur où Allred n’avait aucune chance de se faire une place, surtout à un âge aussi avancé et avec un vécu aussi léger.

Quoi qu’il en soit, la présence d’un sourd sur un parquet pro US relevait déjà de l’exploit. Il y eut Muggsy Bogues et son mètre soixante. Le Soudanais Manute Bol et le Roumain Gheorge Muresan, 2,31 m sous la toise. Chris Dudley et Adam Morrison (actuellement chez les Lakers), atteints du diabète. Magic Johnson et sa séropositivité. L’intérieur brésilien de Denver Nene Hilario, opéré le 14 janvier 2008 d’une tumeur cancéreuse aux testicules. Sean Elliott (ex-San Antonio) et Alonzo Mourning (ex-Miami), revenus au jeu après avoir subi une transplantation rénale. Mais un sourd en NBA, on n’avait encore jamais vu, pardon, entendu ça…

« J’entends la plupart des bruits »

Lance Allred est privé de 75 à 80% de ses facultés auditives, des deux côtés, depuis la naissance. L’utilisation d’implants lui a permis de mener sa vie de sportif professionnel de façon à peu près normale.

« Fouler un parquet NBA est déjà un accomplissement en soi, commentait au printemps 2008 la recrue très spéciale d’une équipe dirigée de 1983 à 2005 par… un aveugle, Gordon Gund. Cela signifie beaucoup. C’est un grand honneur, évidemment, mais je veux me faire connaître pour autre chose que ma surdité. Je veux être reconnu comme un joueur de basket à part entière. »

Si aucune franchise NBA ne l’a drafté à sa sortie de la fac, Allred a signé une carrière universitaire honnête, à Utah puis Weber State, se classant troisième meilleur rebondeur du pays lors de sa saison senior. En 2007-08, ses 16.2 points et 10 rebonds de moyenne lui ont valu d’être retenu pour le All-Star Game de la D-League, un match auquel Ian Mahinmi, l’intérieur français des Spurs, a pris part en tant que titulaire. Allred avait également effectué une pige chez les Boston Celtics, il y a trois étés, lors d’une summer league. Preuve que sa surdité n’est pas un obstacle à la pratique du basket au plus haut niveau.

« J’entends la plupart des bruits et des sons, tient-il d’ailleurs à préciser. Evidemment, il m’est arrivé et il m’arrive encore de ne pas entendre un coéquipier, surtout quand il est derrière moi. Dans ma carrière, je me suis fait balader sur des écrans à cause de mon handicap. Je dois compenser avec les signes faits de la main et bien sûr la vision. Etre hyper attentif, garder un œil sur tout. Parfois, ça m’aide à voir des choses avant même qu’elles ne se produisent ! », explique le pivot malentendant qui avait participé au championnat du monde de basket pour les sourds en 2002 à Athènes (2e avec les USA).

 

Un papa polygame

Singulière, la trajectoire de l’ex-n°41 de Cleveland l’est à plus d’un titre.

« Je ne suis pas seulement le premier sourd à évoluer en NBA, je dois être aussi le premier joueur ayant grandi dans un environnement polygame… »

Allred naît à Salt Lake City, chez les mormons, mais grandit dans une communauté plutôt « ouverte » à Pinesdale, dans le Montana (certains parlent carrément de secte). Là-bas, son papa, qui enseigne l’histoire au lycée, a deux épouses… Lorsque Lance atteint ses 13 ans, sa famille quitte le Montana pour revenir s’installer dans l’Utah. Il se réclame depuis de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, qui a banni et interdit le mariage plural dans la communauté mormone.

« Petit, j’ai dû affronter l’adversité sous plusieurs formes. Il fallait vivre avec ce handicap auditif mais aussi affronter un entourage fondamentaliste. A cinq ans, une institutrice m’a dit que ma surdité était une forme de punition infligée par Dieu parce que je ne croyais pas en une vie antérieure. »

Durant ses deux années à la fac d’Utah, ses relations avec son coach sont orageuses. Rick Majerus aurait souvent fait référence à sa surdité pour critiquer ses prestations. Lance rapportait cette discussion dans les colonnes du « Salt Lake Tribune ».

« Un jour, Majerus m’a dit : « Lance, tu t’es leurré toi-même en te servant de ta surdité comme excuse. Tu es une honte pour les handicapés. Si j’étais en chaise roulante et que je te voyais jouer au basket comme tu le fais, je prendrais moi-même les shoots… » »

Deux joueurs confirment la version d’Allred, Rick Majerus nie avoir jamais tenu de tels propos. Deux ans plus tard à Portsmouth (New Hampshire), le pivot blanc participe au camp pré-draft qui permet aux scouts de jauger les meilleurs talents universitaires. Sans résultat. Il s’envole pour l’Europe et connaît quatre équipes en un an, dont Rouen et Bourg. En Turquie, on refuse carrément de le payer.

Fauché, il joue avec des baskets pourries

 

De retour aux Etats-Unis, une IRM révèle que son genou a besoin d’être opéré. Faute d’assurance, Allred paie l’intégralité des frais médicaux de sa poche, soit près de 30 000 $. Tout ce qu’il avait amassé sur le Vieux Continent… Quand il se met en tenue pour débuter chez les Idaho Stampede, en D-League, il enfile une vieille paire de baskets pourrie qui provoque des ampoules. Il n’a tout simplement pas les moyens de s’en offrir une neuve.

 

« Elles avaient fait leur temps, se remémore-t-il, amusé. Heureusement que le coach a volé à mon secours. »

 

Sa carrière de basketteur est dans l’impasse avec une première partie de saison passée à cirer le banc. Mais deux joueurs se blessent et un troisième s’envole pour la Turquie, direction le club qui avait précisément refusé de le payer. Allred saisit sa chance et signe 10.1 points et 5.7 rebonds de moyenne en 21 minutes, gagnant un carton d’invitation pour une summer league avec les Celtics. La suite, vous la connaissez : 16.2 points et 10 rebonds de moyenne pour sa deuxième saison en D-League, le All-Star Game, le coup de fil des Cavaliers…

 

« Je suis content d’être à Cleveland, déclarait-il en mars 2008. J’aime flâner à l’University Circle, au Rock and roll Hall of fame… Vous savez, j’ai connu beaucoup de choses dans ma vie. Après les épreuves que j’ai dû traverser, tout ce qui vient est du bonus. J’ai foulé un parquet NBA mais j’ai encore un ou deux rêves à réaliser. J’écris de temps à autre et j’aimerais être publié. J’aimerais aussi décrocher un doctorat d’histoire à l’université d’Oxford. »

 

Lance Allred a entamé l’écriture d’un roman historique dont l’action se situe au XIVe siècle. Il travaille aussi sur une satire de l’époque victorienne. Mais c’est sa propre histoire que l’éditeur Harper Collins lui a tout simplement demandé de raconter. Sa biographie est parue dans le courant de l’année 2009 sous le titre « Les aventures d’un garçon fondamentaliste mormon sourd et son voyage en NBA ». Elle devait initialement s’intituler « How a deaf, polygamist’s kid made it to the NBA (Okay, i’m also 611) ». « Comment un enfant de parent polygame, sourd, a réussi à jouer en NBA (OK, je mesure aussi 2,11 m) »…

 

Coupé par les Cavaliers l’an passé, Lance Allred est retourné à l’Idaho Stampede. Cet été, il a signé en faveur de Naples, en Italie.

 

(1) LeBron James posait en short, avec un ballon de basket, en compagnie du mannequin brésilien Gisele Bundchen, ex-petite amie de Leonardo DiCaprio et actuelle compagne de Tom Brady, le quarterback des New England Patriots, dont elle attendrait un enfant. Cette couverture a créé une polémique aux Etats-Unis, certains considérant qu’il s’agissait là d’une caricature de l’homme afro-américain.

Source : http://www.sportsenegal.net © 14 Février 2014

 

 

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