Le sourd qui entend

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Michel Robert est né entendant de parents sourds. Interprète, il enseigne le langage des signes québécois au Regroupement des personnes sourdes de la Mauricie.

(Trois-Rivières) Michel Robert, 56 ans, est né de deux parents sourds. L’enfant qu’il était entendait parfaitement, mais il a appris à s’exprimer par les signes avant d’être entraîné à prononcer maman et papa. «Ma première langue est le langage gestuel», dit-il tout bonnement. Entrevue avec un homme bavard et à l’écoute qui se présente aujourd’hui comme un sourd entendant.

C’est écrit dans toutes les encyclopédies et sur d’innombrables sites Internet portant sur le développement du langage. Déjà, dans le ventre de sa mère, un bébé apprend à reconnaître cette voix qui le berce. Dès sa naissance, il la cherche du regard avant de partir à la découverte de nouveaux sons. Rapidement, il veut communiquer avec toutes ces personnes qui sont suspendues à ses lèvres. Le voilà qui gazouille, babille, articule une première syllabe, puis une autre… Des mots se forment par dizaines, par centaines et par milliers. Ils prennent un sens et s’enchaînent dans une fascinante progression. Pas pour lui. Pas tout de suite. «J’ai appris à parler vers l’âge de sept ans», raconte M. Robert dont les parents, aujourd’hui décédés, avaient une surdité profonde. Dans leur modeste logement du quartier Saint-Philippe, il n’y avait personne, pas même une télé, pour apprendre le b-a ba de la parole au bambin qui communiquait tout naturellement par signes.

Il n’y avait pas de spécialistes à l’époque pour évaluer la situation et mettre en place des services adaptés aux besoins spécifiques du petit garçon. Reportons-nous à la fin des années cinquante, alors que les enfants nés de parents sourds prenaient bien souvent la direction d’une famille d’accueil. Michel y est allé. Deux jours. Son monde était celui des sourds et personne n’allait l’obliger à en sortir.

À la maison, à l’école ou sur la rue, il a appris à parler à force d’associer un signe à un mot à un son. Michel Robert passait pour un élève discret, voire timide, alors qu’il était probablement concentré à décrypter un véritable charabia. D’ailleurs, il devait avoir une dizaine d’années lorsqu’un enseignant a réalisé que le père et la mère de l’écolier étaient sourds. Leur fils les accompagnait à une réunion. C’est lui qui leur traduisait avec ses mains toutes les informations relatives à une classe-neige.

«Pendant longtemps, j’ai pensé que les parents sourds faisaient des enfants pour avoir des interprètes», avoue Michel Robert en riant de sa naïveté.

Il est vrai que le petit homme était une ressource inestimable pour ses parents, mais aussi pour leurs amis sourds qu’il accompagnait parfois au cinéma. «Je me souviens d’avoir vu le film Titanic de dos parce que je devais leur raconter l’histoire dans le langage des signes», sourit-il encore.

Pendant toute son enfance et son adolescence, Michel faisait naturellement le pont entre la communauté des personnes sourdes et les entendants qui gravitaient autour de lui. «J’avais la responsabilité de leur apprendre le sens des mots», précise M. Robert avant de mentionner que c’est le réflexe qu’ont eu la majorité des enfants entendants qui sont nés de parents sourds.

C’est à 18 ans que Michel Robert a été confronté pour la première fois à sa double identité. Sa maîtrise naturelle du langage visuel et gestuel ne suffisait plus. Il devait parler avec la même aisance. «Il a fallu que je me retire du milieu des sourds pour approfondir mes bases d’entendant», explique M. Robert qui, après un an, est revenu plus fort et plus convaincu du rôle d’interprète qu’il pouvait exercer auprès des siens.

Marié à une femme entendante et père d’un fils qui l’est tout autant, Michel Robert va et vient entre ses deux familles.

Ses amis sont sourds et c’est en leur compagnie qu’il pratique la plupart de ses activités. Il aime raconter que ceux qui ne le connaissent pas l’imaginent sourd aussi.

Michel Robert déjoue tout le monde avec sa maîtrise des signes, mais aussi avec sa connaissance profonde d’une culture et d’une communauté qui lui a appris à s’exprimer clairement avec les mains, sans malentendu.

Une langue de chez nous

Depuis une trentaine d’années, Michel Robert est interprète auprès d’élèves sourds ou malentendants qui sont intégrés dans les classes régulières de l’Académie Les Estacades.

De septembre à juin, il accompagne une fille ou un garçon partout où les explications du personnel enseignant de l’école secondaire doivent être traduites dans la langue des signes québécois (le LSQ). M. Robert, dont l’expertise est sollicitée par le Service d’interprétariat de l’Est du Québec, enseigne également le LSQ au Regroupement des personnes sourdes de la Mauricie où une nouvelle session vient de débuter.

Une quinzaine de personnes ont entrepris le niveau 1, l’équivalent de 45 heures de cours. Le groupe est majoritairement féminin et toutes les raisons sont bonnes pour s’initier au langage des signes. Ici, les parents d’un enfant sourd, plus loin une grand-maman, là-bas, la petite soeur qui s’amuse avec ses doigts à apprendre un nouvel alphabet.

Pour ces personnes comme pour ce couple âgé dont la dame perd peu à peu sa faculté d’entendre, ils cherchent une façon de maintenir le contact essentiel dans un monde où la communication est en constante ébullition.

Coordonnateur au RPSM, Yves Blanchette se réjouit également d’accueillir dans les cours de LSQ des élèves (uniquement des jeunes femmes l’autre soir) qui souhaitent éventuellement travailler auprès de personnes dont le principal mode de communication est la langue des signes.

Selon lui, le Québec manque d’interprètes. La formation est exigeante. Pour être admis au certificat en interprétation visuelle de l’Université du Québec à Montréal, l’étudiant doit avoir préalablement réussi les cinq niveaux du programme dispensé au RPSM.?

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