Sandrine Lacroix

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Aujourd’hui étudiante, Sandrine Lacroix prépare une thèse sur Handicap, éducation et culture, l’émergence d’une culture sourde en Polynésie. Elle espère que cette première réflexion universitaire sur la surdité en Polynésie ouvre des débats et d’autres travaux.

“Aujourd’hui, nous sommes dans l’émergence d’une culture sourde”, explique Sandrine Lacroix.

Sandrine Lacroix est enseignante dans un lycée professionnel quand quatre élèves sourds arrivent. L’objectif est de les intégrer à la classe normale pour les amener à passer un diplôme national. “On s’est vite rendu compte que nos représentations de la surdité étaient loin de la réalité”, explique-t-elle aujourd’hui. Ils ne lisent pas sur les lèvres ou très peu et ont un petit niveau de lecture. “Nous n’avons pas trouvé ni les moyens, ni les outils, d’accéder à eux et eux d’accéder à nous. Ce bilan était très paradoxal parce qu’en enseignement professionnel, c’était de loin les meilleurs élèves qu’on n’avait jamais eus”, raconte-t-elle.
Pas moyen de laisser donc de côté ces élèves, si brillants. Sandrine monte un projet de formation en langue des signes. “À la fin de la 3e année, ils ont passé leur examen et sont sortis diplômés.” Cette expérience est l’élément déclencheur de la thèse sur laquelle Sandrine Lacroix travaille aujourd’hui. “La langue des signes française (LSF) m’est apparue comme quelque chose de potentiellement extraordinaire. Ça fait appel à un rapport au corps très différent de ce que notre éducation nous inculque. J’ai gardé beaucoup de contacts avec ces élèves et leurs familles et je suis entrée en recherche pour essayer de comprendre ce qu’étaient les sourds. J’ai découvert à 35 ans un univers que j’ignorais totalement.”

Après un mémoire sur Entre un vécu traditionnel et l’entrée dans la modernité, les sourds de Polynésie peuvent-ils exister ? qu’elle obtient avec mention très bien, elle entre en recherche de thèse. Son sujet : handicap, éducation et culture, l’émergence d’une culture sourde en Polynésie française. “Admettre qu’il existe une culture sourde avec une langue des signes, c’est admettre que la langue orale n’est pas celle qui prime, que le tout sonore n’est pas une norme, qu’il existe d’autres façons de fonctionner. Que les sourds ne sont pas des handicapés. Ils refusent d’ailleurs cette assimilation”, explique-t-elle.
La langue des signes a été interdite pendant 100 ans. Les enfants étaient obligés d’oraliser car l’intelligence allait de pair avec la parole, pensait-on alors. En 1980, c’est la fin des interdictions. “Des neurologues ont prouvé par imagerie que les hémisphères du cerveau fonctionnaient par rapport à la langue des signes, d’une même façon que la langue orale.”
En Polynésie, “les sourds n’avaient ni conscience d’avoir une langue propre, ni de constituer une communauté, une culture”.
Il y a deux ans et demi, plusieurs facteurs vont tout changer : d’abord la fermeture de l’école spécialisée au titre de la loi 2005 sur l’égalité des chances. Désormais, les sourds seront scolarisés dans les établissements ordinaires. “La fermeture de ce lieu symbolique a été un électrochoc et une grande peur dans la tête des sourds. Ça a provoqué une réaction des sourds eux-mêmes et non de leur famille. La première association menée par des sourds et dirigée par des sourds a vu le jour.”
Un autre facteur : le départ des sourds profonds à l’étranger. “Ils vont voir des sourds adultes qui ont un travail, une famille, des enfants entendants et qui les assument… De retour au fenua, ils vont essayer de prêcher la “bonne nouvelle”.” Enfin, dernier facteur : l’appropriation par les sourds des réseaux sociaux. Skype, MSN… leur permettant de communiquer avec leurs amis.

“Aujourd’hui, nous sommes dans l’émergence d’une culture sourde. On est en mouvement communautaire, identitaire et culturel, assorti d’une double revendication : d’être sourd d’une part et d’être polynésien d’autre part. C’est une double fierté et un double combat qui prennent forme”, affirme Sandrine Lacroix.
Cette culture sourde émergente est l’introduction d’autres combats à venir : le sous-titrage des informations, le droit de passer son permis de conduire… Car tout, ou presque, reste à faire en Polynésie. “Il faut une prise de conscience. Il y a beaucoup de peurs, d’idées reçues qui circulent. C’est ce gros décalage entre les représentations qui sont dans l’inconscient collectif très symboliquement ancré et les réalités qui sont tout autres. Il faut pouvoir sensibiliser et informer là-dessus. Tant que les clichés ne seront pas cassés, on ne pourra pas travailler. Les sourds, eux-mêmes, ont beau vouloir une place et depuis peu, réclamer une place, il faut être armé pour le faire. (…) Il faut espérer que cette réflexion qui est la première réflexion universitaire sur la surdité en Polynésie, ouvrira la voie à des débats, à d’autres travaux universitaires.”

La thèse

“L’anthropologie n’est pas une science qui est là pour donner des solutions, proposer des modèles à suivre… Elle se pose plus comme une science qui va faire un état des lieux, qui va essayer, par son analyse, à cerner des problématiques qui se cachent parfois derrière des choses qui peuvent paraître trop évidentes. J’ai interrogé beaucoup de professionnels, de personnes en situation de handicap. Finalement, cela m’a confirmé la marginalité de la surdité. La surdité n’est pas sur un même plan, elle est gérée différemment. C’est un handicap partagé car la communication fonctionne dans les deux sens. C’est le partage du handicap que la société d’aujourd’hui ne veut pas prendre. Ça m’a conforté dans l’idée que la surdité est à la frontière entre le handicap et les normes qu’impose la société. Les représentations qu’ont les uns des autres et la manière dont il se donne ou se refuse une place dans l’espace social, c’est véritablement ça qui fait l’objet de mes observations.”

Sandrine Lacroix doit soutenir sa thèse en décembre 2014.

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